Riens du tout, de Cédric KLAPISCH

galeries rémoises
Les Galeries Lafayette de Reims, 15 février, 15h45 (photographie : Jean-François Thémines)

La première chose qu’il faut apprendre ici, c’est la géographie !

C’est ainsi que la Directrice de coordination présente Les Grandes Galeries au directeur fraîchement recruté pour redresser l’entreprise. Pour voir la bande annonce du film Riens du tout de Cédric Klapisch : http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=19456233&cfilm=6777.html

Le nouveau directeur, Monsieur Lepetit, vient de se voir présenter les rayons du magasin depuis le deuxième étage. « Tout est bien divisé » dit la Directrice de coordination. Le montage de courtes scènes jouées dans le cadre serré des rayons vient confirmer ses propos (voir images captées ci-dessous).

Arrive le moment où les deux personnages, quittant la partie du grand magasin accessible aux clients, entrent dans la partie bureaux : de longs couloirs, des passages vitrés (images captées ci-dessous).

riens du tout
Quelques captations de Riens du tout. La première chose qu’il faut apprendre ici, c’est la géographie !

– « Vous savez où nous allons là ? J’ai l’impression qu’on est déjà passé ! Oh vous savez c’est un patchwork d’architecture ».

Ils croisent Monsieur Lefèvre l’un des cadres de l’entreprise.

– « Le bureau de Madame Dujardin, c’est par ici ? – Non, c’est plus pratique par là. La première chose qu’il faut apprendre ici, c’est la géographie ! »

Quelques secondes plus tard, le nouveau directeur et la Directrice de la coordination sont dans le bureau de Madame Dujardin qui reçoit Roger pour un entretien d’embauche. Un contrat pour remplacer au pied levé des employés absents. « Il vous faudra un certain temps pour apprécier la géographie du magasin, c’est la principale difficulté ».

Déjà, les douze premières minutes du film ont montré l’arrivée des employés sur leur lieu de travail, les dernières mises en place avant l’ouverture au public, le passage à la pointeuse (mécanique) et le tableau des fiches, les bises de celles et ceux qui se connaissent, le détour par les toilettes pour une touche de maquillage, puis l’accueil du public et la voix de l’hôtesse qui résonne dans les hauts-parleurs : « à tous les étages du magasin… ».

C’est bien une géographie du grand magasin qui est au centre du film et on va la découvrir multiple.

On est très vite dans la géographie des rayonnages garnis d’innombrables modèles d’objets (voir la scène des marteaux), dédale d’allées qui se rejoignent devant les escaliers à structure métallique boulonnée et donnent parfois sur l’immense volume central.

Plus tôt encore, on est entré dans une géographie des places, des positions dans la hiérarchie : une géographie des lieux du travail, des mobilités dans les espaces de ce magasin et des postures corporelles (il y a les gens assis et les gens debout). Cette géographie des places commence dans le bus qui conduit au travail Monsieur Martin (il a un nom), cadre, lequel est assis tandis que Mesdames Yvonne et Micheline (elles ont des prénoms) se tiennent debout sur la plateforme arrière (les bus parisiens à plateforme ne sont plus en fonction depuis vingt ans quand Cédric Klapisch tourne ce film).

Une géographie des affinités et des rivalités personnelles apparaît avec la scène des bises au début de la journée de travail. Elle est au cœur d’un bon nombre de scènes qui nécessitent des rencontres que la géographie des places ou celle des rayonnages ne sont pas censées permettre.

Monsieur Lepetit apporte sa géographie du management. Sa « stratégie globale contre la division, l’éparpillement, en un mot la dispersion » conduit les employés des Grandes Galeries au bord du viaduc de la Souleuvre pour une séance de saut à l’élastique ou encore au Marathon de Paris.

Mais elle ne fait pas qu’apporter des pratiques nouvelles ; elle télescope les trois géographies précédentes. Par exemple, elle reprend à la géographie des affinités la pratique de la chorale, issue de la tradition paternaliste de l’entreprise. Les répétitions dans la salle du restaurant d’entreprise peuvent se poursuivre. Mais la dame âgée cheffe de chœur est remplacée par Domrémy, vendeur du rayon musique et compositeur en recherche d’ »osmose ». La composition du chœur a changé en même temps que le répertoire (« Moi, je suis moi« ) et la fonction de cette chorale.

Reste la géographie des sphères dirigeantes du capitalisme financier. On la voit peu, au début et à la fin du film. Elle est déterminante. C’est elle qui va mettre fin aux quatre autres. Pour satisfaire les actionnaires, le conseil d’administration décide que l’enseigne doit disparaître, permettant une opération immobilière qui leur sera autrement profitable.

Riens du tout. Le titre du film traverse ces cinq géographies, des objets à acheter dans le grand magasin à la valeur du travail des employés qui les vendent, selon la vision qu’en ont des actionnaires.

Ce n’est pas un film documentaire sur le travail des employé.e.s de grands magasins ou celui de leurs managers. Mais à la sortie du film, des chefs d’entreprise ont « ainsi reconnu dans cette caricature du management des « faits » d’une vérité plus que troublante dans la gestion du personnel. Un avis largement partagé par l’ensemble des pairs, qui ont vu dans ce film un vrai miroir, même si les techniques utilisées (saut à l’élastisque pour les cadres, séances de pseudo-psychothérapie pour les employés) sont aujourd’hui jugées « dépassées » (Les Echos, 9 mars 1993).

Des aspects importants du travail des employés sont minimisés, sans être pourtant complètement invisibilisés. Ils sont simplement passés au filtre de la comédie.

Si le travail non relationnel « important dans le quotidien des vendeurs parce que le moment d’exposition au public nécessite un travail sur soi, de présentation, préparation et de réparation, qui coûte aux salarié-e-s. Tout ce qui vient en amont de la relation et qui n’est pas accessible au client […] » (Barbier, 2019) n’est pas l’objet du film, on en perçoit des bribes quand le réalisateur nous amène au domicile des employés.

Si la pénibilité du travail en station debout toute la journée n’est au cœur d’aucune scène (personne n’a d’accident du travail ou ne mentionne de troubles musculo-squelettiques dans ce film), elle est pourtant visible dès l’une des premières. Une vendeuse à peine arrivée se soutient à l’un des meubles de son rayon. Le style de la comédie « impose » une posture que l’on peut prendre comme une marque d’ennui pour un travail sans intérêt, mais c’est aussi une image de fatigue.

Il reste peut-être l’image un peu surannée d’un métier de vendeur.se qui s’est transformé sous l’effet d’une intensification dont on perçoit seulement les prémisses, quelque part entre les années 1970 (le bus à plateforme) et le tout début des années 1990 (les tenues vestimentaires des acteur.rice.s).

Pour aller plus loin : 

Sur le travail aujourd’hui dans les grands magasins

Pascal Barbier, 2019, Au bonheur des clients. Travail de la vente et rapports sociaux dans les grands magasins, Rennes : Presses Universitaires de Rennes, Collection le sens social.

À partir d’une longue enquête de terrain par entretiens et observation participante, cet ouvrage invite le lecteur dans les rayons d’un grand magasin prestigieux, que l’on appellera le Bazar de l’Opéra, afin d’y découvrir le travail de la vente (ses techniques, ses contraintes, mais aussi ses réjouissances) et les trajectoires de celles et ceux qui l’effectuent. Son objectif est de contribuer à la compréhension d’un travail, celui de la vente, et d’un ensemble de la société française, celui des employés de commerce.

Voir : http://pur-editions.fr/detail.php?idOuv=4903

Billet de Bénédicte sur le site du blog des rédacteurs et SR de l’Ecole des Métiers de l’Information : Galeries Lafayette : sous le vernis du luxe, les conditions de travail difficiles des vendeurs. URL : https://blogs.emi-cfd.coop/srjm2019/galeries-lafayette-sous-le-vernis-du-luxe-les-conditions-de-travail-difficiles-des-vendeurs/

La Croix, 22 novembre 2018, un article de Mathieu Castagnet : Pour les vendeurs, travailler debout, « c’est une épreuve ». URL : https://www.la-croix.com/Economie/Entreprises/vendeurs-travailler-debout-cest-epreuve-2018-11-22-1200984714

Sur le cas du travail des hôtesses dans la grande distribution sportive

Oumaya Hidri Neys, 2013, « Le jeu des apparences : piège ou profit ? », Travail et Emploi [En ligne], n°134, 2013. URL : https://www.cairn.info/revue-travail-et-emploi-2013-2-page-75.htm

Le site de Cédric Klapisch : https://www.cedric-klapisch.com/fr/riens-du-tout/video

Et concernant les Galeries Lafayette de Reims : https://www.refletsactuels.fr/2015091613812-reims-du-grand-bazar-aux-galeries-lafayette/

 

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