C’est l’effet visuel des villas de la Côte normande – comme des autres « Côtes » nées de la diffusion des pratiques balnéaires et des opérations immobilières associées – que de nous amener dans des mondes divers.
Une villa, un architecte, un style, un imaginaire – sa part d’imaginaire géographique.
D’une villa à une autre, le long d’un boulevard ou d’une digue, on a de bonnes chances de passer d’un monde à un autre. Si l’espace de la promenade est de taille modeste, celui des lieux évoqués et des ambiances perçues est de bien plus grande échelle : des régions, voire des morceaux de continent, d’autres Côtes au bord d’autres mers.
L’agencement des lieux (quelles villas ? quelle disposition ? quel plan d’urbanisme ?), le site (où ? quelle topographie ? quels aménagements ? quels lieux de pratiques ?), le moment de la promenade (quelle présence humaine ? quelles lumières ?) apportent d’infinies variations.
Il fait mauvais temps ce samedi après-midi du début février 2021 à Courseulles-sur-Mer. De la pluie, du vent, du froid pas encore polaire, mais on le sent arriver.
Cette villa ne porte pas de plaque qui indiquerait son nom, son architecte. Elle est seule de son genre sur ce quai de l’Est où elle n’a qu’une seule voisine, d’allure plus classiquement « normande ». Toutes deux font face au bassin, à la vie productive (port de pêche, ostréiculture).

Un rêve de Méditerranée ? de Riviera ? Le palmier (plus jeune que la maison), le toit-terrasse à balustres, ces couleurs, ce balcon à pergola.
En face, de l’autre côté de l’entrée du port, il y a la presqu’île où se trouve maintenant le musée de Juno Beach. En arrière, l’île de Courseulles entre les derniers méandres de la Seulles et le chenal d’entrée : quelques résidences de vacances fermées, le bassin de plaisance, des parcs à huîtres. Et, finalement beaucoup de routes et de voitures, peu d’espace pour flâner et, précisément, admirer la villa.



Plus loin, puisque c’est marée haute, on peut se promener sur la jetée, au-dessus de l’eau remuée, un peu verte. Evocation facile de pratiques contemporaines de la construction de la villa (ci-dessous : vue de la jetée vers Courseulles, la plage à gauche, le chenal d’entrée du port à droite. A droite : carte postale non datée, sur la jetée de Courseulles).


Quand on revient vers la villa, sur le quai est, on voit mieux ses murs grêlés d’éclats de mitraille, dont les trous ont été rebouchés, mais que l’humidité rend perceptibles sous l’enduit.

Les armées alliées ont débarqué le 6 juin 1944 sur la presqu’île juste en face. Evidemment, la villa était déjà là, comme sur ces cartes postales des années 1930, donnant directement sur les quais. On la voit aussi plus tard, alors que le port abrite encore quelques bâtiments militaires. Elle n’est pas coupée du port par la route et les parkings.



Et puis Courseulles a été comme toute la Côte, comme toutes les côtes, livrée aux voitures. Des programmes immobiliers à fonction touristique se sont développés sur la rive droite de la Seulles, juste en arrière de la plage. La villa avait été construite près du port, à distance du bourg de Courseulles, comme on peut le voir sur la carte d’état-major.

Puis la seconde moitié du vingtième siècle l’a comme adossée à une vaste zone résidentielle ainsi que le montrent les extraits de cartes topographiques des années 1950 et actuelle.



Dans le même temps, la mémoire du Débarquement s’est emparée des deux rives de l’estuaire. Le char canadien sorti de l’eau en 1970 est devenu l’un des nombreux lieux de mémoire qui structurent les parcours de visite dans Courseulles.

Dans le petit estuaire fragmenté de la Seulles, qui regarde aujourd’hui ce rêve de Méditerranée ?
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