Marie Elisabeth Joly (1761-1798) est comédienne. Sociétaire de la Comédie française à partir de 1783, elle y a joué Dorine dans Tartuffe, Toinette du Malade Imaginaire, Martine des Femmes Savantes, Nicole du Bourgeois Gentilhomme. Elle a effectué plusieurs tournées avec la troupe de Montansier dans les principales villes du royaume et donc à Caen. C’est là qu’elle rencontre celui qu’elle épouse : Nicolas Fouquet Dulomboy, capitaine de cavalerie et propriétaire du manoir de Poussendre, à Tassily.
Lorsqu’elle meurt précocement, ce dernier fait édifier un tombeau, remarquable pour son caractère monumental, mais aussi pour situation et la composition paysagère dont il est l’élément central (voir photographie ci-dessous).

Nous avons connu ce lieu grâce à Madame Hervieu, notre voisine, qui l’avait visité il y a longtemps et qui, lectrice assidue de la presse locale, a conservé à notre intention quelques articles consacrés à la restauration et à la valorisation touristique du monument.
Voici cette expérience de promenade (en réalité deux, une en juin, l’autre en mars) au tombeau de Marie Joly, consignée en trois motifs, trois perceptions entremêlées que j’essaie d’écrire là, images à l’appui.
Affleurements
Affleurement géologique de grès armoricain en barres rocheuses fortement érodées, mais structurant le relief et organisant la perception du paysage.
A deux échelles au moins. Celle de l’ensemble du massif, avec une couverture végétale de forêt sur les versants et de landes sur le sommet. Le tout s’individualise nettement par rapport à l’openfield de la plaine de Caen au Nord et les paysages plus contrastés de la campagne de Falaise au Sud. La carte géologique et la carte topographique actuelle rendent visibles cette structure (extraits ci-dessous).


Vue d’avion et avec un regard de géologue, c’est tout aussi net. Imaginons-nous une chaîne de montagnes (la chaîne varisque) aplanie, puis envahie au Jurassique par la mer, ces reliefs résiduels devenus îles, puis haut-fonds recouverts de sédiments calcaires. Après le retrait de la mer et une nouvelle phase d’érosion, la couverture calcaire disparaît, certains de ces paléoreliefs se dégageant pour structurer le paysage actuel (voir photographie. Source : http://geologie.discip.ac-caen.fr/paleozoi/Brecheaudiable/paleorelief.html)

Venant du bourg de Potigny, la promenade qui démarre parallèlement à l’axe de ce petit massif y pénètre ensuite, nous faisant entrer dans un « morceau d’Armorique » (voir cette lande sur la photographie ci-dessous).

Une autre échelle fonctionne pour cet affleurement de roches lorsqu’on se rapproche du site du tombeau. On est alors à l’échelle du mètre, l’échelle de ce que l’on voit là sous ses pieds dans les sentiers qui serpentent sur le sommet du Mont Joly, entre les bancs de grès (voir photographie ci-dessous).

Avec l’enclos où se trouve le tombeau, dès lors qu’on y pénètre, affleure le XVIIIe siècle dans un paysage qui célèbre une de ses versions de l’amour, l’amour conjugal. Composition paysagère : le tombeau, mais aussi l’enclos et ses inscriptions, et la vue au-dessus des bordures de l’enclos, vue en coupe de ce vieux massif tranché ici par le ruisseau du Laizon. Une sorte de chaos rocheux, une représentation romantique de la nature (voir photographie ci-dessous).

Elévation
Là-aussi, deux échelles. Le tombeau a été édifié au bord de la falaise qui surplombe le Laizon. Dans l’histoire longue de la géologie, la cluse dont on perçoit l’entaille qu’elle produit dans l’éperon rocheux résulte de la surimposition du cours du Laizon dans les vieilles structures de la chaîne varisque. Dans l’histoire courte des représentations de ce site, le tombeau est souvent photographié d’en bas, surplombant l’à-pic, associé à l’if planté au bord du vide (reproduction de cartes postales ci-dessous).


A plus petite échelle, quand nous entrons dans l’enclos, c’est aussi ce sentiment d’élévation qui domine. Le tombeau a été disposé sur un socle maçonné (il vient d’être restauré), ce socle étant lui-même édifié sur un léger ressaut du sol. Il ne s’agit pas là tant de surplomber le vide que de suggérer une ascension perpétuelle (voir première photographie).
Les inscriptions, la méditation
Dans l’enclos, un ensemble d’inscriptions nous accueille, un monde de paroles tant on semble s’adresser à nous, promeneurs, témoins interpelés. Le tombeau est remarquablement sculpté : le mari en a commandé la réalisation à Jacques-Philippe Lesueur (1757-1830) également auteur du tombeau de Jean-Jacques Rousseau. Ce tombeau qui ressemble dans sa forme et ses proportions à celui de Marie Joly est situé dans les jardins d’Ermenonville, propriété du marquis René-Louis de Girardin (1735-1808) où celui-ci invente avec l’architecte-paysagiste Jean-Marie Morel une forme de jardin-paysage conçu « en poète et en peintre ».
Sur la face est du tombeau, Marie Joly est représentée endormie. Les muses de la comédie (Thalie) et de la tragédie (Melpomène) l’encadrent. Sur le côté Sud, Eros, l’amour, dépose son arc et son carquois. Sur le côté Nord, seul et sans ses attributs, il paraît condamné à errer sur la lande du Mont Joly.



Sur la face Ouest, une épitaphe :
Ci-gît : Marie-Élisabeth Joly, femme Dulomboy, la meilleure des mères, la plus douce et la plus sensible des femmes, la plus tendre des épouses. Amante de la nature, artiste célèbre, elle décéda à Paris le seize Floréal an VI (5 mai 1798), âgée de 37 ans. « Hommes, respectez sa cendre.
En-dessous, ce poème qui célèbre l’amour conjugal, en tout cas coïncide avec ce « certain rapprochement entre l’amour et le mariage [qui] s’est opéré au 18e siècle, au moins dans les élites sociales » (Flandrin, 1980).
Joly dans son époux eut un fidèle amant – Mais elle avait le charme d’une amante – Elle en avait le folâtre enjouement – Elle en avait la gaîté caressante … A vous de lire la suite sur la photographie ci-dessous

Des messages gravés sur les pierres disposées dans l’enclos font parler ce morceau de nature : la colonne placée face au portail d’entrée : A la mélancolie ; des sentences ici et là, par exemple : Ames indifférentes et froides, fuyez loin de ce séjour, l’air qu’on y respire est l’élément des cœurs sensibles (voir photographies ci-dessous).


Et c’est un retour au motif de l’affleurement.
Au loin, la rumeur et le flux des voitures à travers la plaine. Tout près, c’est un lieu parlant une des formes d’expression de l’amour venues de la fin du XVIIIe siècle. Sans doute aussi l’affleurement d’une pensée du paysage idyllique, pensée à la fois politique et sociale, esthétique et sensible (chapitre dernier de l’ouvrage De la composition des paysages écrit par Girardin et intitulé : des moyens de réunir l’agréable à l’utile, relativement à l’arrangement général des Campagnes).
Pour d’autres images
Des images du site vu de drone : https://actu.orange.fr/societe/videos/le-tombeau-de-marie-joly-a-nouveau-ouvert-au-public-CNT000001rsJTs.html
et quelques éléments de contextualisation
Le site de l’association Les Joly chemins de la Brèche au Diable : https://lesjolycheminslabrecheodiable.jimdofree.com/accueil/l-association/
sur l’histoire des rapports entre mariage et amour
Jean-Louis Flandrin, 1980, Amour et mariage. Dix-huitième Siècle, n°12 : Représentations de la vie sexuelle, p. 163-176. URL : https://www.persee.fr/doc/dhs_0070-6760_1980_num_12_1_1274
sur les origines et les visées du paysage idyllique au XVIIIe siècle :
Postface de Michel H. Conan à : René-Louis de Girardin, De la composition des paysages, 1775, réédité en 1992 chez Champvallon.
Conférence de Catherine Szanto, paysagiste et docteur en architecture : De la composition des promenades. Visites à Ermenouville au XVIIIe siècle
Laisser un commentaire