De l’Hexagone considéré comme un exotisme est un recueil de courts textes de voyages, de traversées et de marches. Rassemblant des récits qui s’étendent sur une trentaine d’années (?), il est organisé en quatre séries : Suite Lorraine, Central Massif, Douce France, Savoir commencer.

Ce n’est donc pas l’Hexagone topographique que Francis Navarre nous invite à parcourir. Il s’agit de le suivre sur des itinéraires qui lui tiennent à cœur : vers l’Est (autrefois) industrieux, sur les plateaux et planèzes du Massif central, dans les villes petites et moyennes, dans le Massif central à nouveau mais par son sud-est, en croisant la route de Stevenson.

Ce n’est pas non plus l’hexagone technocratique des politiques territoriales (l’aménagement du territoire des années 1960 et suivantes) qui est peut-être aussi l’hexagone de la fin des frontières dans une Europe en cours d’intégration, quand une forme nommée et dessinée vient prendre la place des frontières naturelles disparues [voir plus bas, une réalisation graphique où l’hexagone s’efface dans une Europe triangulaire].

On se promène loin des mailles territoriales : on est dans les paysages – ils sont aussi ceux intérieurs des maisons – on y est à la recherche des indices de vie, on cherche la rencontre.

La nuit hâtive d’octobre suspend un instant le roulis têtu de la moto et le défilement des monts d’Aubrac. Je mets pied à terre – arrêt sur images – et sonde la vallée constellée de rares lumières : elles signalent des fermes isolées, des portails. J’imagine ces lanternes résillées de grillage, courtisées d’insectes, pleines de toiles d’araignées. Sans doute les tables sont dressées […] ainsi commence le premier texte du recueil : Motard céleste.  

Ce n’est pas l’hexagone sans doute inventé par les nostalgiques de l’Empire colonial moquant amèrement un « repli » sur l’étroite métropole. Ils ont leurs descendants déclinistes aujourd’hui [voir plus bas, la géométrie des « terres françaises » avant l’hexagone]

Ce n’est pas l’Hexagone de Renaud (1975) [il ne faudrait pas changer beaucoup de mots pour une version 2021]

La bagnole, la télé, l’tiercé/C’est l’opium du peuple de France/Lui supprimer c’est le tuer/C’est une drogue à accoutumance

En décembre c’est l’apothéose/La grande bouffe et les p’tits cadeaux/Ils sont toujours aussi moroses/Mais y a d’la joie dans les ghettos

La Terre peut s’arrêter d’tourner/Ils rat’ront pas leur réveillon/Moi j’voudrais tous les voir crever/Etouffés de dinde aux marrons

Etre né sous l’signe de l’hexagone/On peut pas dire qu’ça soit bandant/Si l’roi des cons perdait son trône/Y aurait 50 millions de prétendants

Ce n’est pas ce peuple là qu’on voit. Entre les traversées, entre les longs chemins solitaires, Francis Navarre raconte les rencontres, le temps d’écouter, le temps de parler de tout et de rien, de sa vie.

Puis [à la Cité radieuse de Briey (Moselle)] j’ai croisé Lucette, soixante-quinze ans bien sonnés. Elle m’a fait visiter son domaine, nous avons cheminé le long des coursives, pardon, des rues, poussé des portes, arpenté. La conversation s’est élargi sensiblement de la Cité à la Lorraine, à la sidérurgie, aux mines de fer, la fameuse minette, où travailla son défunt mari. Trente ans de mine, vingt ans de Cité radieuse. L’épopée industrielle superposée à l’utopie corbuséenne. Merci Lucette (page 52).

Mais je ne suis pas convaincu par le titre du recueil. Il est certain que les hexagones technocratique, décliniste et consumériste sont tenus à distance.

Peut-être s’agit-il de constituer en Hexagone les fils (comme un fil) de ces rencontres, de ces mémoires, de ces paysages… Mais pourquoi leur donner le nom de cette figure fermée et faiblement dotée en imaginaire, l’hexagone, l’Hexagone ?

En lisant ce recueil, on pense à un autre recueil, aux Carnets du grand chemin. Evidemment, Julien Gracq déborde les limites du pays. Mais à quelques décennies de distance, les chemins et les carnets de Gracq et de Francis Navarre se croisent : les Causses Méjean et de Sauveterre, Langres… le Massif central… Central Massif pour Francis Navarre

Julien Gracq

Le Massif central a usurpé son nom : à la seule exception du Morvan, nulle part il ne vient toucher, même d’assez loin, la ligne imaginaire qui sépare sur notre territoire la moitié sud de la moitié nord […] le Plateau central, à cause de ses longues averses de pluie froide en toute saison, de son altitude qui s’élève insensiblement vers le sud à mesure que la latitude s’abaisse, empêche longtemps la chaleur méridionale de s’établir, et la maintien au large de ses halliers trempés : où qu’on roule, si on se fie à l’aspect des près et des arbres, des vallons et des landes, on se croit toujours plus au nord qu’on ne l’est – seulement dans cet équilibre instable et plus que menacé, il suffit à chaque instant d’un accident minime du terrain ou du relief, une plaque de lave ou de calcaire soudain plus chaude, un versant raide exposé au midi, pour que le sud brutalement, à un détour du chemin, éclate et flambe au creux de la verdure mouillée (page 74).

Francis Navarre

Avec la pluie, un autre invariant du Massif central est l’odeur de fumée si souvent répandue : elle s’entend dans les villages, mais aussi dans les villes où on l’attend moins, surtout en été, émanant d’une cheminée invisible. Elle est encore plus surprenante en pleine cambrousse au détour d’un virage, où elle surgit de rien – fumet sans fumée -, comme exhalée du sol : aigrelette du hêtre, plus ronde du châtaignier (sur les versants du massif), tannique du chêne rappelant celui de son bois scié. Elle campe dans mes narines depuis toujours. Je la guette douce comme un regret ou comme un remords. Celui de la désertion ? (page 77).

Cela aurait donc pu être d’autres Carnets d’un grand chemin – avec aussi ses routes empruntées à moto.

Plutôt que d’exotisme (un exotisme à dénoncer, un exotisme à fabriquer) c’est de départ dont il est question. Pas forcément celui de la désertion (la Corrèze abandonnée aux souvenirs d’enfance qui colorent toute une vie, la preuve), aussi le départ de l’étape, chaque jour du voyage, s’élancer, appareiller…

Il me semble que l’essentiel est dit dans le Motard céleste, dans ce prologue mode d’emploi du livre. Francis Navarre explique alors comment il fait des susceptibilités (des particularités mécaniques) de sa Guzzi 500 modèle 1981, une façon de vivre.

Presque moderne, la machine exigeait les égards d’une ancienne ; l’huile entre autres, dont la faiblesse, quantité ou qualité, ne pardonnait pas, bien que le compteur fût doté d’un témoin lumineux : cet artifice fut inventé pour remédier à – c’est-à-dire permettre – la négligence des propriétaires. En théorie ! Avez-vous remarqué ? Il s’allume toujours trop tard ; quand le moteur est fichu. L’économie de moyens a ses servitudes ; la préférer quand même. Cette moto m’a appris les bonnes manières. Elle chauffait ? J’appareillais donc de bon matin ! La vie est faite de matins (pages 12-13).

Ce livre attentif et chaleureux aurait aussi bien pu s’appeler : la vie est faite de matins.

Références :

Francis Navarre, 2021, De l’Hexagone considéré comme un exotisme. Editions le dilettante, 223 pages.

Sur l’hexagone :

Marie-Claire Robic, 1989, Sur les formes de l’hexagone, Revue Mappemonde. URL :  http://www.mgm.fr/PUB/Mappemonde/M489/p18-23.pdf

Renaud : L’hexagone, 1975. A entendre : https://www.youtube.com/watch?v=eUbj8aUC_rQ

Et pour quelques images géométriques du territoire français :

Quand l’hexagone n’existait pas… et que la France pensait qu’elle avait la taille du monde. Sur les affiches de propagande officielle, l’exotisme colonial fonctionne à plein…

Dans les manuels scolaires de géographie, la même carte, les images de cinéma en moins. Par exemple ci-dessous : le manuel de Classe de fin d’études chez Hachette (1953) de Louis François et Michel Villin

Dans la même collection en 1951, pour le manuel de Cours moyen, on voit comment la géométrie sert à apprendre les territoires de l’Union française par cœur et par le dessin. Si la silhouette de la métropole sert de gabarit pour apprécier les étendues des autres territoires, lorsque les leçons portent sur la « métropole », un hexagone d’esquisse. Prémisse de l’hexagone d’une production pensée comme rationnelle de l’espace français (à droite).

Un hexagone entre art cinétique et célébration toute hexagonale d’une certaine France de la culture. Victor Vasarely (1906-1997) : Hommage à Georges Pompidou (1976), sculpture composée de profilés d’aluminium.

L’hexagone se fond à son tour dans les formes géométrisées d’une Europe géographique en mutations (Christian Grataloup, dans Durand, Lévy et Retaillé, Le monde espaces et systèmes, Presses de Sciences Po, 1992)

L’hexagone persiste dans le monde marchand : le voici dans quelques logos

Et il est encore reproduit dans des manuels scolaires ou des diaporamas que des professeurs d’histoire-géographie mettent en ligne, figure dépourvue de toute autre fonction que d’être un support d’exercice scolaire.

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