Compte-rendu de la première séance du Séminaire ApprEs 2021-2022 (24 novembre 2021) – Jean-François Thémines
La séance du séminaire ApprES du 24 novembre 2021 a réuni deux présentations très complémentaires autour des usages de l’espace dans des pratiques pédagogiques « alternatives » : tout d’abord celle de Laurent LANNEAU (Académie de Strasbourg) Flexibilité et pratiques coopératives en classe ; ensuite celle de Bérengère KOLLY (Université Paris Est Créteil) Espace, temps et « maisons des enfants » montessoriennes

Professeur des écoles et professeur des écoles maître formateur à l’école élémentaire de Neuf-Brisach, Laurent LANNEAU présente une pédagogie coopérative qui trouve de quoi se prolonger et s’approfondir dans la mise en place d’un laboratoire pédagogique Future Classroom Lab (FCL). Chef de projet de cet espace FCL, il est accompagné par Sylvain Connac (enseignant-chercheur en sciences de l’éducation et de la formation à l’université Paul-Valéry de Montpellier) pour conduire une recherche sur les aménagements flexibles comme facilitateurs de la coopération entre élèves.
Docteure en philosophie et enseignante-chercheure en sciences de l’éducation et de la formation à l’Université de Paris Est Créteil, Bérengère KOLLY a pour objets de recherche (liés entre eux) la pédagogie Montessori (philosophie, histoire, pratiques, controverses), l’éthique enseignante et la philosophie de l’enfance ainsi que des apports et controverses liés aux femmes pédagogues et à l’égalité. Elle consacre sa présentation à saisir (et nous aider à saisir) les ressorts spatiaux de la pédagogie montessorienne à partir de la pratique qu’en a une professeure (Liliane) dont elle est l’observatrice et l’interlocutrice depuis plusieurs années.
Les points communs aux pratiques présentées et analysées dans ces deux présentations sont nombreux :
- la labilité des espaces aménagés pour les apprentissages ;
- l’importance des mobilités, en particulier celle des enfants et de la fluidité des circulations ;
- la part prépondérante donnée aux enfants dans la constitution matérielle de ces espaces – ou l’agencement de ces milieux ;
- la mise en question de la place du professeur dans ces espaces recomposés, rebattus en quelque sorte (comme on rebat des cartes) par les élèves ;
- la présentation de photographies qui soutenant les présentations attestent de l’agentivité des enfants (déplacements de mobilier) ;
- l’importance des corps dans la recherche de la bonne posture pour le moment d’activité défini ;
- la conception relationnelle de l’espace qui est au fondement de ces pratiques pédagogiques versus la conception positionnelle qui est au fondement du régime d’habiter statique qui caractérise les pratiques habituelles (les élèves et les professeurs sont fixés à des emplacements qui ne sont pas négociables et dont ils tirent leur statut).
Laurent Lanneau : Flexibilité et pratiques coopératives en classe
Forticl@sse : un espace expérimental pour les apprentissages
La Forticl@sse (le nom a été trouvé par les enfants et fait référence aux fortifications de Neuf-Brisach) est donc un espace expérimental Future Classroom Lab (FCL) hébergé dans l’école élémentaire S. Le Prestre de Neuf-Brisach en Alsace. Le FCL est un projet porté par European Schoolnet (EUN) et dédié aux nouvelles pratiques pédagogiques. Il vise à promouvoir une méthodologie de création de scenarii pédagogiques, innovants et ouverts aux nouvelles technologies, dans un espace classe repensé pour développer chez les élèves et les enseignants, les « compétences du 21ème siècle » (voir à ce sujet : https://eduscol.education.fr/1442/le-future-classroom-lab).
Plus précisément, le projet Forticl@sse consiste à faire d’un espace collectif agencé par les élèves un « outil » au service du développement de la coopération entre eux. Cet espace est mis à disposition des quatre classes de cette école. Les élèves ont été partie prenante dès la conception du projet pendant laquelle un groupe de travail rassemblant les élus, tous les enseignants, des parents et des partenaires (entre autres la municipalité de Neuf Brisach, Canope, la CARDIE, l’ICEM68 et l’OCCE68) s’est réuni une fois par mois. Des bilans sont régulièrement faits avec les élèves au sujet des activités disciplinaires mises en place, des scénarios pédagogiques, des marchés de connaissance, etc. L’espace collectif est découpé en sept zones distinctes en fonction des activités à y conduire. Le groupe de travail a décidé de n’acheter que du mobilier à bas coût et de grands magasins de meubles locaux dans le but – en tant que site pilote – d’encourager d’autres établissements à tenter l’expérience sans frein financier important.

Le soutien d’une recherche sur la coopération
Forticlasse fonctionne depuis 2019. Le questionnement sur les usages des zones de cet espace bénéficie du travail de recherche conduit avec Sylvain Connac. Le protocole de recherche prévoyait deux séries d’entretiens avec les élèves, qui ont été conduits en décembre 2019 et février 2020. Les premiers entretiens permettent de faire évoluer l’espace Forticlasse tandis que les seconds visent permet de faire évoluer l’espace et le second entretien (autoconfrontation simple) vise à comprendre comment les élèves se saisissent de cet espace ré-agencé.
Les entretiens tendent à montrer que cette organisation flexible de l’espace des classes facilite la coopération. Mais plusieurs précautions s’imposent :
- mettre en place une formation des élèves à la coopération ;
- construire avec eux des cadres de régulation (droits, obligations) ;
- pour les enseignants entrer dans une logique des apprentissages élèves – ne pas se cantonner à une posture d’enseignement.
Un projet porteur d’expérimentations pédagogiques
Dans l’école, à côté des deux salles Forticlasse, chaque professeur a aussi « sa » salle de classe. Il est apparu important à Laurent de permettre aux élèves de transférer les réflexions et les apports du projet dans cette salle de classe. En conséquence, le bureau du professeur a disparu : le meuble sert à aute chose puisque les élèves en ont fait une table de travail. Le professeur s’est installé au milieu de salle de classe où les élèves peuvent venir le solliciter. Les élèves sont mobiles. Le mobilier ne bouge pas, mais ses usages et l’organisation change en fonction des moments (travail en groupes, moments plus magistraux, etc.).
Les enfants adorent aller dans les espaces Forticlasse. Ils y éprouvent du plaisir à travailler. Au bout de trois séances (de 45 minutes) une grand fluidité se met en place. Très impliqués, ils veulent faire partie de l’expérimentation et font beaucoup de propositions en conseil de coopération. Cette motivation, cet intérêt suppose cependant une formation des élèves à la coopération. Une formation au travail en groupe est aussi nécessaire : qu’est-ce que aider et comment aider ? Les idées viennent des enfants. A la fin de la formation, un diplôme leur est délivré qui atteste qu’ils peuvent devenir tuteurs. Les parents se sont intéressés au projet : une maman est venue observer le fonctionnement des classes. Le projet bénéficie aussi d’un fort intérêt et d’un soutien sans réserve de la part de la mairie. L’école apparaît comme une ressource territoriale (élément attractif) pour la commune.
Pour l’année 2021, le projet est de brasser deux groupes classes. Sur le même étage, les deux salles Forticlasse sont utilisées avec un professeur qui répond aux difficultés des élèves. Ils se déplacent vers la salle de leur professeur lorsque surgissent des difficultés plus importantes ou vers la salle de la maîtresse E du RASED. Les expérimentations continuent donc dans un cadre de pédagogie coopérative avec une ambition de co-formation entre enseignants à ces pédagogiques.
Pour en savoir plus : http://www.ec-neuf-brisach.ac-strasbourg.fr/fcl/fcl/
Bérengère KOLLY Espace, temps et « maisons des enfants » montessoriennes
La présentation de Bérengère Kolly commence avec une anecdote narrée par Liliane, professeure des écoles auprès de laquelle elle conduit un travail ethnographique depuis plusieurs années (travail ethnographique). Des enfants prennent l’initiative un jour de discuter l’organisation de l’espace de la classe et de la modifier (tables agencées en un long alignement dégageant ainsi une large étendue disponible au sol). Cette organisation dure environ dix jours avant que de nouvelles modifications ne soient apportées.
A partir de cette situation, Bérengère Kolly se propose de faire saisir ce qu’est une ambiance montessorienne. Et, plus précisément, s’attachant à la question de l’espace, elle esquisse les repères structurant d’une géographie montessorienne d’inspiration mésologique. Elle tisse ainsi des rapprochements entre la géographie d’Augustin Berque et la philosophie du mouvement qui inspire la pédagogie Montessori, usant de métaphores marines/maritimes pour donner à comprendre l’importance des déplacements et des circulations dans cette pédagogie.
Pendant la discussion, Bérengère Kolly précise qu’une ambiance montessorienne a besoin de cinq ans pour s’installer, durée nécessaire à la construction d’une dynamique entre collectif (groupe d’environ 35 enfants) et environnement d’apprentissages. Claire de Saint-Martin souligne l’importance de penser spatialement l’articulation de l’individuel et du collectif dans l’école. En pédagogie institutionnelle, les lois ont pour tâche de garantir à chacun un espace singulier. Sous le titre Une zone personnelle de sécurité, Alda Vasquez et Fernand Oury rappellent que, dans l’école primaire dans sa forme courante, « ce lieu personnel est hypothéqué à la fois par les contraintes spatiales et par l’état des règlements officiels : par exemple pour le « casier », qui doit rester accessible au maître et ne pas comporter d’objets personnels ». La question est bien de savoir pour un élève comment prendre sa place dans un espace où les objets appartiennent à tout le monde ? Sur la question des mobilités corporelles des rapprochements sont faits avec les travaux de Fernand Deligny auprès d’enfants autistes dans les Cévennes, à Monoblet, ainsi qu’avec les pratiques pédagogiques du musicien, compositeur et pédagogue suisse Emile-Jacques Dalcroze (1865-1950).
Pour consulter le site de Berengère Kolly : https://bkolly.com/
et entre autres publications :
Kolly, B. (février 2019). « Abolir les frontières dans la classe ? ». Recherches en éducation, 2019. https://journals.openedition.org/ree/1043
Kolly, B. (2018). « Montessori et les enfants nomades : forme scolaire et liberté de mouvement de l’enfant ». Tréma. https://journals.openedition.org/trema/4309
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