Chercheur en didactique de la géographie, Jacky Fontanabona (1948-2021) était aussi professeur d’histoire-géographie, agrégé de géographie et formateur d’enseignants. Mais c’est le chercheur que j’ai connu et avec lequel j’ai eu la chance de travailler que j’évoque ici.

Etudiant au début des années 1970 à l’Institut de Géographie de Reims où il réalise son mémoire de maîtrise sous la direction de Roger Brunet sur les Structures géographiques de la vallée de l’Aisne, Jacky Fontanabona passe les concours d’enseignement, travaille en collège puis en lycée (lycée Gérard de Nerval, Soissons) avant de devenir formateur dans l’Académie d’Amiens. Ses premières approches de la didactique datent de cette période où il intervient dans des actions de formation initiale à l’IUFM (préparation du CAPES) ou continue à la MAFPEN d’Amiens et co-anime un GRAF (Groupe de Recherche Action Formation) de didactique de la géographie.
Les premières publications dans la revue Mappemonde (1993-1994) et dans la revue IREHG (1997) résultent de cette première transformation professionnelle. Jacky Fontanabona y propose des approches de la géographie au lycée fondées sur une transposition raisonnée de la géographie systémique et « structuraliste » qu’incarne entre autres la démarche chorématique. Dans le cadre de l’enseignement du programme de terminale alors organisé autour du concept de système-Monde, cette création scolaire répond d’abord à une fonction d’apprentissage des concepts de géographie et du raisonnement sur l’espace.
A partir de 1996, professeur associé à mi-temps à l’INRP (Institut National de la Recherche Pédagogique), il coordonne au département de didactiques de l’histoire, de la géographie et des sciences sociales dirigé par François Audigier, une recherche sur les Cartes et modèles graphiques en classe de géographie (1996-1999), puis une autre sur L’Innovation en histoire-géographie et les apprentissages qu’elle favorise (2000-2003). La suite des travaux à l’INRP qui ne tarde pas être transféré de Paris à Lyon le conduit, au sein de l’équipe Enjeux contemporains de l’enseignement en histoire-géographie (ECEHG) dirigée par Nicole Allieu-Mary, à travailler particulièrement sur l’enseignement de l’Europe. En parallèle de ses activités de chercheur à l’INRP, il sera membre du comité de rédaction de la revue Mappemonde jusqu’en 2015-2016. Il a eu l’occasion de revenir sur son parcours professionnel et sur sa pratique de la recherche en didactique, dans deux publications scientifiques accessibles en ligne (Fontanabona, 2001, 2006).
Je soulignerai trois caractéristiques du travail qu’il a accompli dans le cadre de ces recherches – tel que je l’ai perçu – j’étais alors coordonnateur de l’équipe académique de Caen.
Il a d’abord contribué de façon décisive en ce qui concerne les pratiques cartographiques, à la construction du champ des recherches en didactique de la géographie, qu’il a toujours eu soin de distinguer de l’enseignement de la géographie comme de la géographie (la didactique de la géographie n’est pas le nom pompeux de l’enseignement scolaire de la géographie ; elle n’est pas non plus l’application dans la classe d’une géographie scientifique éclairant à elle seule les professeurs et les élèves). La didactique de la géographie est une discipline de recherche qui, si elle vise l’amélioration des pratiques enseignantes, a pour cela d’abord à comprendre comment les contenus enseignés et appris en géographie prennent la forme et la teneur qu’ils ont – et pas une autre, quelles interactions dans les systèmes didactiques et à la frontière entre ceux-ci et leur environnement social en sont responsables, quelles variables enfin jouent sur la production de ces contenus à différentes échelles spatiales, sociales et temporelles.
Les fondements épistémologiques de l’activité de recherche ont par conséquent été au centre de ses soucis, dans la lignée du questionnement ouvert pour la géographie scientifique par Alain Reynaud dont il a été l’étudiant à Reims. Pour que les pratiques enseignantes et les apprentissages des élèves puissent – éventuellement – bénéficier de l’apport de ces recherches, il fallait que celles-ci fussent de qualité. Elles devaient être solidement ancrées dans un « paradigme » identifié (Fontanabona, 2006). Les modèles d’analyse de pratiques innovantes (relativement à l’ordinaire des pratiques) devaient avoir été éprouvés dans une patiente confrontation à un matériau empirique adéquat (clarification des hypothèses de travail, état des modèles d’analyse existants, ajustement des modèles en cours de recherche, etc.). Il était nécessaire que les analyses empiriques aient été conduites/contrôlées par plusieurs chercheurs de l’équipe, etc. Tout cela devait se faire dans le respect des professeurs et des élèves, de leurs pratiques et conceptions, de leurs représentations du monde et des apprentissages. Il s’agissait de comprendre des processus par nature inachevés, composites, fluctuants, etc. ; pas de classer, étiqueter, juger et essentialiser des pratiques et des personnes.
Je garde enfin de ce parcours de recherche en didactique de la géographie avec Jacky ses qualités de lecteur/relecteur, critique et bienveillant, de mes textes, de nos textes. Il est à ce titre le co-auteur invisible d’un certain nombre d’entre eux, en particulier d’articles parus dans Mappemonde. L’attente de ses retours et des discussions que nous aurions était toujours grande. Quand arrivait le stade où il pensait que tel modèle fonctionnait et que sa mise en texte pourrait convaincre d’autres chercheurs que nous – en particulier des géographes non didacticiens – et interpeller des formateurs, alors c’était gagné.
Dans mes archives, ce morceau d’échange écrit (2004 ?) avant sans doute un rendez-vous téléphonique, puis une version n+1 qui nous rapproche du rapport final et de l’ouvrage sur L’innovation en histoire-géographie.

En noir, ce que j’ai écrit, en bleu les remarques de Jacky. En rouge, des griffonnages de ma main qui annoncent les corrections à venir. C’est le futur chapitre 9 de la partie III de L’innovation en histoire-géographie : « Rapport géographique au monde et innovation en classe de géographie ».
En bleu donc, un rappel de précaution minimale quant aux conclusions à tirer d’une concomitance de discours géographique d’un professeur et d’un élève.
Et surtout ces neuf lignes par lesquelles il m’éclaire sur le sens des analyses que j’ai conduites dans les pages précédentes. Une forme de modélisation compréhensive des rapports entre enseignement et apprentissages en géographie dès lors qu’un enseignant sort de l’ordinaire de ses pratiques (quelle que soit la forme et les motifs de cette sortie de l’ordinaire). Ici, Jacky ré-identifie les quatre variables du modèle (discours géographique visé par l’enseignant, « sens de l’apprendre » en géographie chez les élèves, forme didactique et mode de gestion professorale des tensions intellectuelles) et les articule du point de vue d’un professeur qui serait un expert de ces situations où il sort délibérément de l’ordinaire.
Le paragraphe entérine et légitime le travail opéré en amont. C’est comme cela que se sont construits avec Jacky un grand nombre de « résultats de recherche ».
Publications de Jacky Fontanabona
Ouvrages
Jacky FONTANABONA J., dir. (2000). Cartes et modèles graphiques, analyses de pratiques en classe de géographie. Paris : INRP, 302 p.
Jacky FONTANABONA et Jean-François THEMINES, dir. (2005), Innovation et histoire-géographie dans l’enseignement secondaire, Analyses de pratiques. Lyon, INRP, 227 pages
Numéro de revues
Jacky FONTANABONA et Nicole ALLIEU-MARY, coord. (2008). Enseigner la géographie aujourd’hui, Cahiers Pédagogiques, n°460.
Articles et chapitres d’ouvrage
1993, La construction du concept de « système monde» en classe de terminales A, B, C, D, Mappemonde, n°3. URL : http://www.mgm.fr/PUB/Mappemonde/M393/JAPON2.pdf
1994, Ebauche d’une grille de concepts spatiaux utilisable lors de l’analyse et de la construction de cartes, Mappemonde, n°1. URL : http://www.mgm.fr/PUB/Mappemonde/M194/CHOREME.pdf
1997, La construction du concept d’organisation de l’espace en classe de 1ere ES, in : Concepts, modèles, raisonnements, Actes du Huitième colloque de Didactiques de l’histoire, de la géographie, des sciences sociales, Paris : INRP, p. 194-201
1997, avec Thérèse Fontanabona, Jean-François Georget et Catherine Schmittbiel, Utilisation de la carte au collège et au lycée, Revue des IREHG, n° 4, CRDP d’Auvergne, p.77-88.
1999, Mieux comprendre comment un élève donne du sens aux cartes, Cahiers de géographie du Québec, Volume 43, n°120, Géographie et éducation, URL : https://id.erudit.org/iderudit/022853ar
2001, De l’épistémologie à la didactique. Un itinéraire de professeur. Perspectives documentaires en éducation, n°53, 15 ans de recherche en didactique de l’Histoire-Géographie, p.101-104. URL : http://ife.ens-lyon.fr/publications/edition-electronique/perspectives-documentaires/RP053.pdf (numéro de la revue)
avec Michel Journot et Jean-François Thémines, 2002, Production de croquis en classe de géographie et pratiques innovantes. L’Information géographique, volume 66, n°2, p. 167-185. URL : https://www.persee.fr/doc/ingeo_0020-0093_2002_num_66_2_2806
2004, Langage graphique et langage verbal, la charnière cartographique. In : Bord J.-P. et Baduel P., dir., Les Cartes de la connaissance, Paris : Karthala/ Tours : Urbama, coll. Hommes et sociétés, p. 381-393.
2006, Quel(s) paradigme(s) pour une didactique de la géographie, Travaux de l’Institut de Géographie de Reims, vol. 32, n°125-126, 2006. Du côté de chez Alain Reynaud, trajectoires de géographe. pp. 97-116. URL : https://www.persee.fr/doc/tigr_0048-7163_2006_num_32_125_1515
2006, Quels croquis de géographie au baccalauréat, M@ppemonde, n°81, URL : http://mappemonde-archive.mgm.fr/actualites/croq_bac.html
2010, La géographie de Jules Verne et ses cartes dans L’île mystérieuse ; M@ppemonde, n°97. URL :http://mappemonde-archive.mgm.fr/num25/articles/art10101.html
A écouter :
France Culture, PLANÈTE TERRE, le 06/09/2006 : Enseigner la géographie aujourd’hui : mission impossible ? Avec Jacky Fontanabona. URL : https://www.franceculture.fr/personne-jaccky-fontanabona.html
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