La Presqu’île est un espace en transition. Les œuvres urbaines éphémères sur les murs et les palissades nous l’indiquent.
Pas seulement parce qu’éphémères, elles s’effacent les unes sous les autres ou bien disparaissent en même temps que les murs qui les portent. Et, que, partant en excursion, on lèverait ainsi une topographie d’espaces identifiés, délimités en fonction de la densité et de l’accumulation de ces réalisations – assurément, de ce point de vue, la « Presqu’île » est un espace en transition, davantage aujourd’hui dans sa partie Nord, la partie Sud étant progressivement aménagée
Mais aussi parce qu’elles montrent la transition. Elles représentent le changement d’affectation de l’espace dans lequel elles s’inscrivent, voire les transformations en cours. Ou bien, de façon plus « souterraine », elles suggèrent que cet espace est en lui-même transition. Ce que nous voyons sous les yeux est un état passager des choses qui nous entourent. C’est plus intéressant. Cela dit ce qui se passe partout ; mais ici, on le voit mieux – les changements d’état sont plus radicaux – et on peut mettre la transition en images dans les lieux-même – l’inverse c’est la patrimonialisation, sorte de momification des lieux.
Transition donc : la Presqu’île n’a pas toujours été une presqu’île et ne le restera pas.
Elle a un passé portuaire et industriel que rappellent des représentations encore visibles du collectif AERO.


Quelques grues du port à charbon ont été préservées.


Celles qui restent sont aussi dessinées dans cette vue en perspective cavalière qui correspond à l’image officielle d’une presqu’île reliant le cœur de l’agglomération devenue/devenant verte à la mer (Caen-la-mer).

Sur les murs du Café-restaurant Quai des brumes, isolat durable au milieu des friches, deux figures de l’évasion. On se photographie volontiers devant.

De l’autre côté, face au canal cette fois-ci, quai Caffarelli, l’ancien marché de gros de légumes et de fruits est couvert d’une écriture qui disparaîtra.

Entre deux, dans le cœur de la friche, les réalisations en strates qui se recouvrent, montrent par l’exemple (par l’image) que l’espace tout entier est palimpseste.


Que regarder ?
Ce monde qui tourne à l’envers, avec ses continents retournés et dégoulinant d’un noir de pétrole (la zone de stockage d’hydrocarbures est à quelques centaines de mètres au nord) qu’une étrange figure peine à éclairer, comme un archéologue dans une chambre funéraire, devinant un monde qui disparaît ?
Les brins d’une herbe un peu maigre au pied du mur. Ici, les sols n’ont pas été dépollués. Au fait, sur quoi passons-nous ? Sur quoi a été posée cette route presque désaffectée entre les friches qui attendent ? De quelle végétation, cette herbe est-elle la « descendante » ? Et quelle végétation annonce-t-elle ?
Avant la Presqu’île : la plaine marécageuse de l’Orne, ses méandres ensuite recoupés, le canal construit pour la doubler jusqu’à la mer, les quais en dur pour les navires charbonniers, le trafic de la Société Métallurgique de Normandie, puis les crises
L’espace ne cesse donc bien de changer, non seulement la basse vallée de l’Orne creusée, recreusée, reconfigurée, noircie, « verdie », mais aussi la ville dans laquelle elle s’enchâsse différemment selon les moments.
Après ?
Eh bien, le niveau des océans et des mers monte et on édifie là des immeubles résidentiels et de services publics les pieds dans l’eau.
La transition a de l’avenir.
Quelques cartes et vues aériennes donc pour se le (re)dire :
Philippe Buache : Plan de la ville de Caen capitale de la Basse-Normandie, avec son château et ses faubourgs . Exécuté par les soins de Philippe Buache, sur le plan levé géométriquement par Mr. de La Londe, 1747.

Quand la « Presqu’île » est un segment de la basse vallée de l’Orne dont le géographe a dessiné les méandres
Extrait de la Carte de d’Etat-Major (source : Géoportail) : les herbages et haies du fond de vallée sont représentées de même que la gare ouverte à l’exploitation le 29 décembre 1855.

Plan de la ville de Caen, 1857 : des voies de chemin de fer relient la gare aux bassins Saint-Pierre et au canal de Caen à la mer

Vue aérienne de la zone portuaire en 1956 : dans le cercle orangé, ce qui est devenu le café restaurant du Quai des Brumes

Armand Frémont et son équipe, 1978 : la zone portuaire au cœur de l’Est industriel de la ville et de l’agglomération caennaise. La zone est parcourue par le chemin de fer qui dessert le port minéralier de la Société Métallurgique de Normandie. Source : Frémont, A. et al., 1978, Espace et cadre de vie : l’espace vécu des Caennais, Centre d’Etudes Régionales et d’Aménagement.

Jean-Claude Guibert, 2011 : pour l’association Démosthène, lors d’un diagnostic d’habitants dans le cadre d’une participation citoyenne au projet de reconquête de la Presqu’île. La cartographie fournit un état de l’occupation des sols à cette date et indique quelques préconisations faites à l’issue de ce diagnostic (bâtiments à valeur patrimoniale).

Vue aérienne 2016 : après l’incendie du dernier hangar (construit en 1858) des établissements Savare le 26 avril. A droite, la nouvelle bibliothèque (Tocqueville) ; à l’arrière-plan, le nouveau Palais de Justice.

Eugénie Lebigot et Laura Pauchard, 2021 : la Presqu’île dans les espaces de vie des personnes marginalisées à Caen. Source : Eugénie Le Bigot, 2021 : « Les personnes marginalisées dans les espaces publics », in Atlas Social de Caen [En ligne], ISSN : 2779-654X, mis à jour le : 02/04/2021, URL : https://atlas-social-de-caen.fr:443/index.php?id=629

2050 : les espaces menacés par la hausse générale du niveau des mers.


Carte disponible à l’adresse suivante : https://coastal.climatecentral.org/map/6/6.2374/45.6479/?theme=sea_level_rise&map_type=coastal_dem_comparison&basemap=roadmap&contiguous=true&elevation_model=best_available&forecast_year=2050&pathway=rcp45&percentile=p50&return_level=return_level_1&rl_model=gtsr&slr_model=kopp_2014
Pour aller plus loin :
Jean-Marc Fournier et Patrice Caro, 2021 et sq, Atlas social de Caen. URL : https://atlas-social-de-caen.fr/index.php?id=411
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