Organisée et préparée par Thibault Preux et Pierre Guillemin, la table-ronde consacrée à Enseigner et faire la géographie rurale/sociale aujourd’hui : une école caennaise ? (Colloque Armand Frémont, MRSH-Caen, 10 juin 2022) commence par l’exposé de ce paradoxe : tandis que l’usage des travaux d’Armand Frémont dans les recherches récentes en géographie rurale est plutôt réduit, son héritage reste important au travers de plusieurs marqueurs :
- des objets de recherche : l’élevage, le bâti agricole, les comportements religieux ;
- des méthodologies : démarches quantitatives (analyses statistiques) débouchant sur des représentations cartographiques ; enquêtes collectives ( de l’ATP Changement social et culturel dans l’Ouest français à l’ANR Gilets Jaunes) ;
- la place de la géographie rurale et de l’analyse de l’espace vécu dans la formation universitaire.
La table ronde a été constituée de sorte que trois générations de chercheur.es soient présentes, avec Louise Sagot (doctorante, Université de Caen Normandie, ESO-Caen), Michaël Bermond (MCF, Université de Caen Normandie, ESO-Caen), Yvon le Caro (MCF HDR, Université de Rennes 2, ESO-Rennes).

Nos trois chercheur.e.s sont interrogés successivement sur leur rencontre avec les travaux d’Armand Frémont, sur l’enseignement de la géographie rurale/sociale aujourd’hui, enfin sur la question de savoir si on peut parler d’une école caennaise de géographie rurale ?
C’est sans doute la première salve de réponses qui m’aura le plus intéressé. D’abord parce qu’il est rare de parler dans une arène académique, de son propre rapport aux œuvres des autres, du goût que certain.es nous ont donné de la recherche, de la géographie, de la façon dont certains de leurs textes nous ont changé. Ensuite, parce que, s’agissant d’Armand Frémont dont l’écriture était très « adressée » si on peut dire – il cherchait à parler à tous et toutes – nos chercheur.es ne pouvaient pas manquer de poursuivre là le dialogue que chacun.e avait commencé avec lui, par texte interposé, il y a plus ou moins longtemps. Enfin, précisément, parce que ce choix générationnel de table-ronde a concrétisé la caractéristique d’épaisseur historique des communautés de chercheur.es (du moins tant qu’elles vivent).
Voici quelques-unes des leçons d’Armand Frémont ce 10 juin 2022 !
Pour Yvon Le Caro, la rencontre s’est faite par La région espace vécu ouvrage présent dans la bibliographie de départ du DEA où il est inscrit en 1992. Le plus important a pourtant été de venir à Caen lire les mémoires de maîtrise dirigés par Armand Frémont avant qu’il n’écrive son ouvrage devenu un classique. Ces mémoires ont constitué pour Armand Frémont mieux qu’une forme de galop d’essai, une forme de validation empirique du concept d’espace vécu. Et pour Yvon, il était instructif de percevoir ainsi, quelle avait été la démarche d’Armand Frémont lorsqu’il encadrait des étudiants comme lui, vingt ans auparavant.
Sur le plan scientifique, dans un contexte de critique de la démarche monographique au tournant des années 1990 dans le laboratoire ESO, les travaux d’Armand Frémont l’ont conforté dans l’idée qu’une géographie sociale, critique était pourtant possible à de petites échelles, dans une veine de géographie compréhensive. A noter qu’Yvon cite certains de ces mémoires à l’appui de ses dires : celui de Claudine et Gilles Badufle, celui également de Christophe Brémont – tous devenus ensuite enseignants d’histoire-géographie dans le secondaire. Armand Frémont lui a aussi permis de faire le pont avec une certaine géographie culturelle, via les milieux/la médiance d’Augustin Berque. Tandis que d’autres approches étaient possibles, ont existé et sont toutes aussi légitimes, c’est ce penchant vers une géographie plus phénoménologique, vers des approches sensibles qui a prévalu. Bref une géographie sociale, rurale, ancrée sur l’expérience des individus, sur celle aussi du chercheur, qui a permis de renouveler une géographie rurale en difficulté dans les années 1980-1990.
Pour Michaël Bermond, la rencontre se fait en M1 alors qu’il travaille sur les installations en agriculture dans l’Orne par la lecture de Paysans de Normandie. La région espace vécu est arrivée plus tard, en thèse. Il en retient que la compréhension des difficultés du monde agricole nécessite d’explorer d’autres domaines que ceux de la seule économie. Cette découverte est inséparable d’aventures collectives telles que la création de la MRSH-Caen, du Pôle rural de cette MRSH et l’enquête autour de Camembert. La lecture d’Armand Frémont lui permet aussi de faire le pont avec d’autres disciplines : la sociologie notamment. De l’espace vécu, il retient cette idée forte que les processus de socialisation dépendent des lieux que l’on fréquente, lesquels sont tout tout sauf neutres socialement. La crise des identités sociales est aussi le produit des mutations paysagères… C’est ainsi qu’un lieu familier peut devenir un lieu étranger, comme pour beaucoup d’agriculteurs et agricultrices, pour lesquels, le temps que leur vie active s’écoule, le quotidien sera devenu une étrangeté. Pour certains, le rétrécissement de l’espace vécu, pour d’autres l’adaptation à des mutations qui modifient leur sociabilité et les normes qu’ils portent. La leçon d’Armand Frémont tient aussi pour Michaël dans l’idée que des frontières invisibles sont inculquées par nos socialisations, qu’il s’agit de prêter attention, quand il rencontre des agriculteurs, aux frontières barrières ou passerelles dont il est question. Enfin, pour lui, l’ouvrage qui rencontre et rend compte de sa trajectoire sociale, est bien un ouvrage d’Armand Frémont… qui le renvoie à des frontières sociales vécues à l’adolescence. Avoir ou ne pas avoir la permission maternelle de jouer avec les camarades de ce lotissement-ci, de ce lotissement là…
Pour Louise Sagot enfin, la rencontre avec Armand Frémont s’est faite sur le tard, cinq ans après avoir démarré sa thèse (Construction et pratiques de l’espace rural chez l’enfant : (se) représenter et (se) projeter (dans) un espace-temps transitoire. Etude expérimentale au sein du PNR Normandie-Maine). Ces travaux sont venus nourrir son propre terreau et sont fondamentaux au sens où il la conforte dans sa manière d’être géographe. Armand Frémont a écrit sur son terrain d’études qui est aussi par ailleurs son espace de vie et de travail. Sans doute prend-elle ainsi conscience de l’implication du chercheur. Elle y est sensible à sa façon d’assumer le « je ». A son tour, en disant « je », elle s’y retrouve. De fil en aiguille, arrive cette hypothèse que ces chercheurs qui avant elle ont écrit sur tout ou partie de son espace d’études, l’ont aussi fait pour d’autres raisons que simplement scientifiques, des raisons qui touchent à leur espace vécu… Des personnes qui écrivent en quelque sorte les uns sur les autres : Frémont écrit sur Clary, Jean-François Thémines et Patrice Caro écrivent sur Armand Frémont dans Normandie sensible, elle écrit avec Rocs sur les espaces de l’ATP Changement social et culturel, etc. Tout cela vit et c’est en cela que ça lui parle… Elle retient d’Armand Frémont une façon de faire de la géographie qui pourrait s’apparenter à de l’ethnographie. Qu’est-ce qu’on collecte ? Quelles traces on garde ? Et pour en faire quoi ? Elle croise aussi sa propre appétence pour la pluridisciplinarité : les œuvres d’art, la littérature… pour aller vers une forme d’expression géographique la plus complète possible.
Quant à savoir s’il existe une école caennaise de géographie rurale et sociale ? Et dans ce cadre, un héritage d’Armand Frémont ?
Mickaël parlerait plutôt d’une marque de fabrique, une attention à la description, à la différenciation des espaces (bases de données) et un encouragement au « terrain » pour appréhender un vécu divers de ces différenciations.
Yvon assure que cette école caennaise bien identifiée et suffisamment forte peut se confronter à des débats contemporains : croiser la géographie sociale caennaise avec l’école territoraliste italienne autour de la thématique environnementale (les transitions) ; se confronter aux théories en chambre des tenants « post-néolithiques » de l’ensauvagement des espaces ruraux.
Louise se questionne sur ce que peut vouloir dire : « faire école » ? qu’est-ce qu’une école ? Et se demande si au-delà de l’idée d’école académique, on en peut pas trouver dans les travaux d’Armand Frémont l’idée d’une école régionale, d’une région faite école.
Laisser un commentaire