6 août 2022, 18h30. Le spectacle commence devant l’aile Ouest du château d’Assier, la seule restante. C’est aujourd’hui. Une voiture déboule sur l’herbe grillée. S’en échappe un touriste en goguette et sa nièce avec son téléphone portable. Scandale du visiteur découvrant « une ruine », la nièce est plus informée que le tonton : elle sait déjà que ce château Renaissance a été démantelé.

A la suite des deux protagonistes, nous entrons dans l’enceinte du château. Nouvel échange, nouvelle friction, jet du téléphone portable et explosion. Du petit nuage de fumée, surgit tout étourdi… Galiot, le constructeur du château, collants blancs et pourpoint vert amande et pourpre.

Galiot vient d’apparaître (photographies : Anne-Laure Le Guern)

Suit un spectacle-promenade dans les pas et les rêves de Galiot, découvrant les vicissitudes ultérieures de ce palais qu’il avait voulu à l’image des châteaux vus pendant ses campagnes d’Italie.

Galiot assiste aux négociations entre le Duc d’Uzès et Carbonel

Alternent l’évocation de moments importants dans l’histoire du lieu :

  • la mort de Catherine Del Bosc, la mère de Galiot, celui-ci agenouillé à son chevet 
  • l’échange entre le Duc d’Uzès et Carbonel l’artisan qui lui rachète le château au milieu du XVIIIe siècle pour en récupérer et vendre les pierres
  • le dialogue au début du XIXe siècle entre Adrien Dauzats, ,dessinateur et graveur (1804-1868) et une jeune assiéroise qui peine à comprendre son intérêt pour ces ruines…
Dauzats et une jeune assiéroise

et des scènes affranchies des contraintes d’un récit historique.

  • les échanges entre un Hercule bien vivant sorti des frises du château de Galiot, curieusement mâtiné de préhistoire et Fortune divinité allégorique de la chance et du destin elle-même souvent mentionnée sur les frises du château (J’AIME FORTUNE)
Hercule, Fortune, Galiot
  • le discours enflammé d’un grand maître de l’Ordre de Jérusalem rebaptisé pour l’occasion Philippe de Villiers etc. – venu marchander avec Galiot la reprise des biens de l’ordre sis dans le castrum d’Assier afin qu’il étende la cour de son château vers le Nord
Uzès et … Philippe de Villiers…

Le spectacle est drôle et enlevé. Il nous fait circuler dans l’histoire du château et aussi dans sa géographie – comprendre par géographie, les espaces de pratiques et de représentations dans lesquels le château prend place en ses états du moment.

Le lieu féodal, quand l’enjeu est de s’implanter et de durer tout en dominant le castrum  d’Assier. Le château n’est pas encore là, seule la tour du fort possédé par Catherine del Bosc est présente, dans laquelle Galiot a fait s’encastrer la tour Sud-Ouest encore dressée aujourd’hui … ce sont les seigneurs du Quercy, leurs rivalités, leurs titres, un espace découpé, hiérarchisé et organisé par les droits qu’y exercent ces familles, dont les Ricard de Gourdon de Genouillac

Le château terminé, unifié, sa cour d’honneur, un concentré d’Italie, les circulations entre les châteaux des princes du Royaume et avec l’Italie, les fêtes… Ce que cherche Galiot sorti des couloirs du temps : « mais où est passé mon Jeu de paume ? »

Portrait de Galiot

Le château démoli, vendu pour ses pierres. François-Emmanuel de Crussol (1728-1802), 9e duc d’Uzès et lointain descendant de la fille de Galiot délaisse la place d’Assier qui n’est plus dans les allées du pouvoir. Il vend son château pour un hôtel particulier que l’architecte Ledoux est chargé de remettre au goût du jour en 1767. Les pierres du château rejoindront telle ou telle maison ou grange dans le village et au-delà.  En 1786, ce qui reste (l’aile Ouest sans ses toitures actuelles) est vendu à un avocat local, Gabriel Murat de Montai, dont la famille conserve la propriété jusqu’en 1934.

Le portail de l’Hôtel d’Uzès, payé avec la vente du château d’Assier

Les ruines, morceau d’un patrimoine national que l’on invente et inventorie au début du XIXe siècle. Une minorité de gens cultivés se délecte par gravure interposée du spectacle de ses ruines couronnées d’arbustes et de lierre. Elles sont classées monument historique avec les parcelles de terrains avoisinantes le 2 septembre 1901.

gravure d’Adrien Dauzats

L’Etat intervient et fige les ruines en un état qui ne bouge plus à partir de 1934, une fois couvertes d’une toiture qui les protège de dégradations supplémentaires.  Quelques pierres sculptées reviennent, les premiers touristes arrivent. Assier prend une place (modeste) dans les circuits touristiques d’un Haut-Quercy centré sur Rocamadour et Padirac. Il y a désormais un gardien du château pour limiter les intrusions dans le « monument historique ».

La compagnie téléscope ces moments et ces géographies.  La seconde femme de Galiot, Françoise de la Queille, apparaît au balcon de la loggia ; elle a les ailes de Fortune et fredonne depuis les nuages Voyage voyage (Desireless, 1987) au-dessus d’un Galiot qui s’est endormi dans l’espoir de chasser son mauvais rêve. Hercule porte la casquette du gardien du château venu déloger un couple entré par effraction et qui se dispute sur l’air de Macumba (Jean-Pierre Mader, 1982). Puis il guide les spectateurs dans une dernière déambulation hors du château pour aller chercher « les pierres du patron » dans les maisons du village (aujourd’hui) et ainsi le réconforter à son réveil.

Chercher les pierres du patron avec Hercule

Ce spectacle subtil n’est pas une visite jouée. Il s’agit plutôt d’un jeu divertissant avec les traces matérielles du passé et avec des thèmes inusables de l’imaginaire (l’esprit des lieux, les métamorphoses du temps, les rêveries du voyage et l’aventure… d’Hercule aux touristes contemporains).

C’était à ne pas manquer !

Pour poursuivre : le site de la compagnie L’Oreille à plumes : https://oreilleaplumes.com/presentation.html

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