Le Retrofestival de Caen est un événement consacré aux voitures et aux motos anciennes. Parmi les animations, une série de « courses », le dimanche matin, permet à des passionnés de mécanique de faire vrombir les engins qu’ils restaurent et entretiennent le reste de l’année. Pendant trois heures, side-cars, motos, voitures et solex empruntent un petit circuit urbain en bordure de la Prairie, haut-lieu des promenades caennaises. Des spectateurs les regardent avec plus ou moins d’attention ; une partie d’entre eux applaudit, encouragée par le speaker avant le départ et après le franchissement de la ligne d’arrivée au dernier tour.
C’est comme une bulle.
Bulle = globule sphérique rempli de gaz qui se forme (ou s’est formé) dans une matière à l’état liquide (Dictionnaire du CNRTL).
Il y a le monde (dans la bulle) et le monde dans lequel la bulle flotte. Et une limite, la paroi presque transparente de la bulle, une membrane si c’était une cellule. Une fois franchie la limite, entrés dans la bulle, tout change : des voitures et des motos semblent rouler à toute allure, en ignorant les signalisations au sol (virages pris à la corde, demi-tours impossibles en temps normal), dans le bruit des accélérations, les couinements des freinages tardifs, les odeurs d’essence et d’huile chaude. Dans l’autre sens, sortis de la bulle, on retourne au flux policé du trafic actuel et au calme du dimanche midi d’une ville à demi-endormie.


S’agit-il d’une hétérotopie ? Hétérotopie est « un terme forgé sur des racines grecques exprimant la différence ou l’altérité (ἕτερος) et le lieu (τόπος), mais aussi sur le mot utopie. L’hétérotopie se reconnaît à « des différences de comportements, des écarts à la norme ou la fabrique de nouvelles normes, un accès à des nouvelles libertés ou le respect de nouvelles règles ou contraintes. Le passage de la voix haute au chuchotement (bibliothèque, musée), ou au cri (discothèque) peut marquer l’entrée dans l’hétérotopie. Elle peut être éphémère, comme lorsqu’un événement public change provisoirement les règles et les normes dans la rue ou dans un espace public » (Géoconfluences).
Pourquoi pas, mais…
1° on sait bien pendant ces trois heures qu’on est dans un monde « comme si ». C’est pour de rire. Personne ne songe à faire des règles de ce lieu éphémère, une norme à diffuser. Les spectateurs et les pilotes amateurs sont protégés par des dispositifs de sécurité. On ne risque pas de se tuer sur ce circuit comme cela arrivait dans les compétitions sportives ;
2° cela n’a pas grand-chose à voir avec une utopie, car, précisément, le circuit évoque très précisément celui du Grand Prix automobile de Caen, organisé dans la Caen reconstruit entre 1952 et 1958. Il emprunte une partie du boulevard Yves Guillou comme les grands prix de référence. Ce lieu éphémère a bien un ancrage. Il évoquera pour les uns certaines figures de l’automobile sportive venues courir ici (Maurice Trintignant) et, partant de là, plus largement l’histoire des compétitions automobiles. Pour d’autres, ce seront peut-être les side-cars des parodies de films de guerre des années 1960, les solex à l’entrée des usines aujourd’hui disparues dans la périphérie de Caen, les voitures « à taille humaine » (pas boursouflées, trop hautes, trop larges et toutes pareilles comme aujourd’hui) qui filent en laissant flotter ce parfum de bord de route… des années 1950-1970, etc.


Alors, comment appeler cette catégorie d’espace, ce genre de lieu ?
C’est une sorte de boule à neige : objet standardisé, fabriqué en série, peu original (on peut mettre ce que l’on veut sous la cloche). Mais un monde flottant, ouateux, qui incite à la rêverie. Presque sans fin. Il suffit de retourner la boule pour s’y replonger. Sauf que le circuit du Rétrofestival ne tient pas dans la main et qu’on ne peut pas le poser sur un bord de cheminée.
Alors, restons-en à cette image d’une bulle, à l’idée d’un monde « à part »…
Et pour poursuivre
Sur le Grand Prix automobile de Caen : un très beau montage d’images d’archives réalisé par La Fabrique de patrimoines en Normandie
Sur les boules à neige : Isabelle Lefort (une conférence au Festival International de Géographie de Saint-Dié). Voir https://www.youtube.com/watch?v=VPRMAz9cDSk

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