Chercher la région, trouver son nom

Depuis le ruban routier, les images défilent.

Vers l’avant, un écran : on entre dedans, il s’ouvre. Les images se succèdent comme sur les films photographiques au cinéma autrefois (des rubans qui s’enroulent).

Sur le côté, un long travelling pendant des heures : on glisse, on traverse. Tout près, ça s’effiloche, plus loin ça se déplace imperceptiblement et finit par basculer vers l’arrière.

Dans quoi entre-t-on, sur quoi glisse-t-on ?

Quelquefois ces questions ne se posent guère : on reconnaît, il y a des repères évidents, des silhouettes de villes, de forêts, des blocs montagneux, des pics solitaires.

D’autres fois, les questions restent sans réponse parce qu’on a peu de repères visibles ou (re)connus.

Comme ici.

Photographies : Anne-Laure Le Guern, 1er octobre 2022
Photographies : Anne-Laure Le Guern, 1er octobre 2022

Nous sommes partis de Saint-Dié ; nous devons arriver à Epernay. Nous avons bien vu la sortie des Vosges par la vallée de la Meurthe, la proximité de Nancy par l’entrée sur le réseau autoroutier, plus tard les hauteurs boisées du Barrois (Bar-le-Duc, une pensée pour Bachelard). Après c’est moins clair, mais il est certaine que les altitudes ont baissé, que les horizons se sont ouverts.

Au moment où sont prises les photographies, nous ne sommes plus très loin de Châlons, mais pas encore à l’usine Mac Cain de Matougues (25 tonnes de frites à l’heure et une odeur d’huile de friteuse sur des kilomètres carrés).

Cherchez la région. Trouvez son nom…

Sur Google Maps (ou Géoportail plus tard à la maison) on sait qu’on est dans cet Est du Bassin parisien où alternent bordures boisées de plateaux et vastes étendues planes plus agricoles (voir ci-dessous).

Source : Géoportail. L’agglomération parisienne correspond à cette tâche bleutée à gauche

On le sait surtout parce que les manuels scolaires des années 1960-1980 représentaient ainsi cet espace ordonné par la géologie (voir ci-dessous)

Source : Géoportail

Dans les manuels scolaires, il y avait aussi ce récit d’une Champagne pouilleuse devenue moderne en contribuant à la révolution productiviste de l’agriculture française d’après-guerre.

Eh bien, on y est : ici, c’est la Champagne pouilleuse ou appelée ainsi pendant plus de deux siècles.

Mais on peut discuter ce nom.

D’abord, tous les noms de région ont une origine et il est instructif de chercher qui sont les auteurs de ces dénominations qui ne sont pas celles des habitants.

Roger Dion, le plus historien des géographes post-vidaliens, nous éclaire à ce sujet. Il se demande quand et comment se produit ce « renversement du jugement » par lequel ce « bon » et « beau » pays jusqu’au milieu du XIXeme siècle pour les paysans qui l’habitent en vient à être nommé Champagne pouilleuse. Il faut donc remonter aux années 1750 quand les Physiocrates, économistes soucieux d’améliorer la production agricole de la France, veulent persuader ces paysans qu’ils peuvent faire plus que les « seigles, orges et avoines que le sol crayeux [de cette région] produisait chaque année avec une régularité indéfectible ». A condition de transformer le système de production par le développement de prairies artificielles et l’emploi de fumures plus abondantes. Champagne pouilleuse est donc un nom qui vise à transformer un espace productif par l’intensification de sa production à des fins d’alimentation en froment du marché parisien.  Dans le qualificatif de pouilleux, « il faut voir donc moins l’expression d’un mépris que celle d’un désir de mieux faire, plus exactement d’éclairer pour inciter à mieux faire » nous dit Roger Dion. Mais « lorsqu’elle eut fait fortune, et fut entrée dans les manières de parler du public cultivé, cette appellation prit peu à peu, par l’effet de l’emploi irréfléchi qu’on en fit, la valeur d’un nom de région naturelle étendu à tout l’espace occupé par les affleurements de la craie en Champagne » (Dion, 1961, p. 212).

Ensuite, toute région n’apparaît comme telle que pour celles et ceux qui la perçoivent ainsi, la connotant de valeurs propres. Ça, c’est le plus philosophes des géographes post-vidaliens, Eric Dardel, qui l’écrit dans L’Homme et la Terre en 1952 (réed. 1990). Les « régions ont un sens d’abord vécu et une valeur affective […] Le Morgenland et l’Abendland, pays du soleil levant, pays du soleil couchant, ont plus qu’une signification intellectuelle. Un certain mystère enveloppe le pays « en avant de la montagne », alors que le pays « en avant de la montagne » baigne dans la clarté […] Nord n’est pas seulement une direction comme une autre, c’est une région de notre imagination ou de notre souvenance, c’est la bise, le froid, le gel, les mers hostiles, des sols indigents » (Dardel, 1990, p. 15). Il est bien possible, au passage, que le changement climatique global ait aussi transfrmé cette région de l’imagination.

Je préfère les régions qui n’ont pas été inventées par des géographes, des géologues, des politiques ou des économistes, surtout pour y instiller une morale.  

A ce moment où Anne-Laure prend ces photos, ce n’est pas ce morceau de Champagne crayeuse devenue terre à blé à force d’intrants chimiques, c’est une région de peinture quelque part entre Champagne et Pays Bas.

Par exemple entre les paysages du peintre champenois Jean-Hubert Rève (Bourgogne, 1805 – Reims, 1871) (voir ci-dessous)…

Jean-Hubert Rève : Aux environs de Bourgogne (vers 1855-1865). Bourgogne est un bourg situé au nord de Reims

… et les paysages du peintre hollandais Jacob van Ruysdaël (Haarlem, 1628 – Amsterdam, 1682) (voir ci-dessous)

Bientôt, nous nous dirigeons vers Epernay, une autre région.

Vers Epernay. Photographie : Anne-Laure Le Guern 1er octobre 2022

Pour aller plus loin 

avec Roger Dion, 1961, Le « bon » et « beau » pays nommé champagne pouilleuse. In: L’information géographique, n°5, pp. 209-214. URL : https://www.persee.fr/doc/ingeo_0020-0093_1961_num_25_5_209

avec Jean-Hubert Rève : https://musees-reims.fr/oeuvre/vue-prise-aux-environs-de-bourgogne

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