Toute carte est récits

Toute carte est (aussi) un récit ou plus exactement récits.

Brian Harley écrivait que toute carte porte des biographies et prenant l’exemple de la carte topographique de Newton Abbot de l’Ordnance Survey britannique, en distinguait quatre :  la biographie de l’objet carte, celle des lieux qu’elle représente, celle des auteurs de la carte, enfin celle de ses lecteurs.

Prenons cette carte photographiée en mai 2023, au mur de la pièce principale d’une maison à la campagne, dont la fonction principale est l’accueil d’invités.

Normandie économique : la carte au mur (photographie : Jean-François Thémines)

Il y a d’abord la question de savoir ce qui conduit cet exemplaire d’un objet manufacturé produit en grande nombre pour les écoles et les collèges à être affiché là. De quel établissement scolaire vient cette carte ? A quelle occasion en a-t-elle été extraite ? Comment a-t-elle échappé à la destruction ? Qui décide que ces objets qui ont eu leur utilité et sont la propriété d’un établissement, n’ont plus d’utilité et peuvent être conduits à la déchetterie, déposés sur un trottoir ou confiés à quelque professeur d’histoire-géographie collectionneur ?

Affichée par qui ? Dans quelle intention ? Qu’est-ce que cet affichage est tenu de rappeler à la personne qui en est responsable ? Je n’ai pas d’élément pour installer un récit autour de cette question de l’affichage, ici et pas ailleurs (à l’étage) de cette carte là (Normandie économique) et pas une autre… Je n’en ai pas non plus pour les récits des regardeurs en dehors de moi-même, plus avant dans ce texte. Mais toute personne de passage, arrêtant le regard sur cette carte, peut en dire quelque chose, et ce faisant, raconter un peu d’elle…

Il y a ce récit déjà esquissé de l’obsolescence des objets scolaires, en particulier de ceux de la géographie scolaire et notamment des cartes (il y a aussi les globes). D’objet d’apprentissage par imprégnation visuelle, la carte devient objet de décoration intérieure. Combien de ces cartes périmées dans une classe trouvent une seconde jeunesse dans les bureaux de professeurs d’histoire-géographie, à leur domicile ? Les musées de l’éducation et autres reconstitutions dans d’anciens bâtiments d’école possèdent aussi leurs lots de « vieilles cartes ». Certains de ces objets deviennent des œuvres s’ils passent entre les mains et l’imagination de créateur.rices. Une autre histoire démarre pour eux. Comme les globes photographiés ci-dessous.

Globes, création d’Elfabrics

Autre récit, celui que l’on pourrait faire des évolutions de la cartographie scolaire, en particulier de sa façon d’investir le langage cartographique. 1960 ou le temps des pictogrammes : dessiner une vache pour signifier la spécialisation agricole d’une région, représenter une motte de beurre entamée pour repérer les lieux de production de cet aliment, etc. Plus tard, viendront la sémiologie graphique de Bertin et la rationalisation du codage de l’information géographique. En arrière-plan, c’est une histoire de la géographie scolaire que l’on pourrait rappeler à partir de la question de ses finalités. A quoi sert ce type de carte ? Quelles fonctions avait-elle avec d’autres à remplir ? Sans doute bien davantage de monstration (et d’admiration) du territoire que de démonstration de quelque logique d’organisation de l’espace normand et français.

Récits de lieux aussi. Multiples. Il suffit de prendre un pictogramme, une image… alors s’ouvre la boîte à souvenirs, toujours personnelle, mais recoupant celle de l’autre, voisin ou voisine à la table de classe, invité de passage dans cette maison. Narration… d’un lieu et de ses transformations, des représentations que l’on en a, de sa rencontre avec lui.

Par exemple : cette silhouette d’usine dessinée au Sud-Ouest de Caen. Bleue. Avec des fumées qui s’échappent vers l’Ouest. Quelqu’un qui ne connaît pas Caen ou le Calvados a peu de chances d’y reconnaître la Société Métallurgique de Normandie qui de 1913 à la fin des années 1980 a marqué le paysage de l’Est caennais et organisé l’espace calvadosien.  Récit épique possible. Récit d’une opposition entre ville centre bourgeoise et banlieue-usine ouvrière et turbulente. Récit d’un espace entièrement construit et mis en œuvre par une entreprise paternaliste (la cité du Plateau, son école, son cinéma, ses centres d’apprentissage, etc.). La dessiner au Sud-Ouest est étrange quand elle a peuplé et continue de marquer par son absence le Sud-Est, le Plateau. La couleur bleue est étrange pour une usine tout en rouge et brun. Les fumerolles qui s’échappent vers l’Ouest (en plein Bessin) sont assez comiques quand tout un chacun sentait la SMN dans la ville (tout dépendait du temps, de la couverture nuageuse, de la direction du vent…). Des dizaines de milliers de gens peuvent raconter « leur » SMN.

Détail de la carte

Même les absences ou abstentions de la carte sont motif à récit.  

« Normandie économique ». Mais il n’y a aucune représentation dessinée du tourisme. Pourtant les stations de Cabourg et de Deauville sont fondées depuis plus d’un siècle et les côtes du Calvados d’Omaha Beach à Honfleur sont une longue série de stations balnéaires, certaines populaires, d’autres plus bourgeoises. Bagnoles de l’Orne, station thermale, est nommée, mais ne fait pas l’objet d’une représentation dessinée. Pour quelles raisons ? Le tourisme, c’est l’histoire, alors on n’en parle pas sur une carte de géographie ? Ou bien on valorise la production de biens par rapport aux services ?

Et pour (ne pas) finir, car les récits sont infinis avec ce genre d’objets, regardons les lignes de chemin de fer. Il n’y a que les deux lignes aboutissant à Paris : Paris Cherbourg et Paris Granville. L’étoile parisienne. La ligne Caen-Tours existe alors, existe toujours. La ligne Caen-Rennes aussi…Blancs sur la carte : symboles d’une géographie scolaire qui se fait l’œil de l’Etat central.

Et ce vide ornais en dehors du Perche ? Pourquoi effacer de la carte les villes industrielles de Flers et Argentan alors en pleine croissance ou encore l’élevage de chevaux de course qui structure les paysages de l’Orne centrale ? Et finalement ne conserver du chef-lieu de ce département que l’activité alors résiduelle de production de dentelles ?

Il y a des crimes cartographiques qui restent à raconter !

Pour continuer :

Quelques références bibliographiques

Caquard, S., 2017, Story Maps & Co. Un état de l’art de la cartographie des récits sur Internet/Story Maps & Co. M@ppemonde, 121. URL : http://mappemonde.mgm.fr/121_as1/

Caquard, S. et Jolliveau, T., 2016, Penser et activer les relations entre cartes et récits. M@ppemonde, 118. http://mappemonde.mgm.fr/118as1/

Harley, B., 1995. « La carte en tant que biographie  : réflexions sur la carte du service cartographique de l’État. Newton Abbot, Devonshire CIX, SE ». In Gould P., Bailly A. S., éd. Le pouvoir des cartes : Brian Harley et la cartographie, Paris : Anthropos, p. 11-18.

Mekdjian, S., Olmedo, E., 2016, Médier les récits de vie. Expérimentations de cartographies narratives et sensibles, M@ppemonde, 124. http://mappemonde.mgm.fr/118as2/

Et le site d’Elfabrics : https://elfabrics.wordpress.com/

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