Compte-rendu de la journée d’études Bivalence(s), polyvalence(s) et professionnalité(s) dans les métiers de l’enseignement, Inspé Normandie Caen, 27 septembre 2023

Amphi Inspé Caen. Table-ronde finale (Mélanie Bouron, Sandra Besnier, David Denis, Samuel Moreau)

Journée organisée par Corentin BABIN (doctorant ESO) et Aurore LECOMTE (doctorante LDAR) en articulation avec l’axe 2 du Pôle fédératif de Recherche de l’Inspé de Caen, Professionnalisations et professionnalités en contextes éducatifs (Jean-François THEMINES à l’articulation)

La première table-ronde Qu’est-ce que la bivalence / polyvalence pour de futur-es et de jeunes enseignant-es ? réunit plusieurs étudiant-es des mentions Premier et Second degré du Master MEEF Inspé Normandie Caen : Isaline GODIN, Léa MARTEL, Nathan FOSSARD, Nathan FERNANDEZ, Jason GRONDIN, Isabelle TONDEUR, Mélanie VALERI. A l’animation : Anne-Laure LE GUERN (Inspé Normandie Caen, laboratoire CIRNEF)

Côté MEEF Second degré histoire-géographie, la bivalence peut renvoyer à une distinction qu’on trouve dans le monde universitaire avec la séparation des populations étudiantes et des organisations (UFR, départements). Elle se manifeste aussi dans des programmes scolaires et des manuels séparés, de sorte que la bivalence peut sembler imposée (Léa). Si la segmentation (deux cahiers, deux manuels) est peut-être un mode de fonctionnement commode avec les élèves, il s’agit bien de lier les deux disciplines pour une meilleure compréhension d’un monde complexe. Etre bivalent consiste donc à devenir spécialiste des deux disciplines pour mieux en comprendre les rapports (Nathan Fd). Mise en œuvre, cette conception peut se traduire par une programmation d’histoire et géographie, soit un seul enseignement bivalent reconstruit autour de l’habiter en classe de 6e (Nathan Fz).  

Côté MEEF Premier degré, la polyvalence est identifiée comme la capacité à faire des liens entre les matières (Jason). Une conception plus large associe la polyvalence à la diversité des milieux d’intervention en lien avec les âges et les différences entre élèves (petits/grands ; différences interindividuelles). Être polyvalent, c’est avoir une pluralité des casquettes (enseigner, être confident, être en relation avec différentes catégories d’acteurs, etc.) (Isabelle, Mélanie). Au fondement du métier, il y a des disciplines et des manières de les amener, la matière et la manière en quelque sorte, le tout croisé avec la diversité des publics, de la maternelle au CM2 (Isaline).

Amphi Inspé Caen. Première table-ronde

La seconde table ronde Qu’est-ce que former à la bi / polyvalence ? rassemblait Nathalie GERMINAL (Académie de Versailles, formatrice PLP), Nathalie LEBREUILLY (Inspé Normandie Caen, formatrice entre autres dans l’UE maternelle) et Elisabeth SCHNEIDER (Inspé Normandie Caen, laboratoire ESO, formatrice des professeurs documentalistes et responsable du parcours). 

Nathalie GERMINAL présente des travaux conduits en formation de professeurs de lettres histoire-géographie autour de la Toussaint 54 (la Toussaint rouge). Elle souligne l’enjeu de survie disciplinaire que représente la mise en place d’enseignements bivalents ou trivalents avec la réforme Blanquer qui a diminué de moitié le temps consacré aux lettres histoire-géographie (de 6h à 3h/semaine en seconde et première). Le projet présenté vise à transférer la vivacité rencontrée en français vers l’histoire où les élèves – qui cloisonnent volontiers – considèrent que tout est écrit d’avance. Il s’agit donc d’« incarner » l’histoire, de cerner la notion d’acteur en histoire et de donner à comprendre les caractères du récit historique.

Nathalie LEBREUILLY présente les résultats de prises de représentations initiales d’étudiants sur l’école maternelle. Elle montre que pour elles et eux, l’enjeu principal est celui de la socialisation, le terme apprentissages n’apparaissant guère. Spontanément, l’entrée se fait par les activités (aujourd’hui on fait moufle ou galette) et pas par les apprentissages. L’objectif de la formation est alors de questionner les pratiques de rituels où le professeur passe d’un registre à un autre sans que cela ne soit clair pour les élèves. Il s’agit au contraire d’expliciter avec eux ce que l’on va construire comme savoirs disciplinaires.

Elisabeth SCHNEIDER rappelle que pour les professeurs-documentalistes, pluridisciplinarité et polyvalence renvoient à la diversité des domaines dont ils ont la charge. D’autant que ces domaines ont tendance à croître. Par exemple, il leur incombe depuis la circulaire de généralisation de l’EMI en 2022 de mettre en place une webradio dans leur établissement, avec un parrain médiatique. On est de fait face à un bi-métier (professeur ET bibliothécaire), une double compétence qui organise la maquette de formation, dont les références universitaires sont constituées autant de bibliothéconomie que de sciences de l’information et de la communication et de didactiques.

La conférence d’Anne Glaudel (Université Reims Champagne-Ardenne, laboratoire CEREP) : Une entrée « activité » pour questionner la polyvalence réelle des professeurs des écoles, repositionne la polyvalence par rapport à un ensemble de notions :

  • la pluridisciplinarité ou pluralité  des disciplines à enseigner; souvent une juxtaposition des disciplines
  • la transdisciplinarité avec le développement de compétences transversales des élèves
  • l’interdisciplinarité : connexions ou véritables articulations entre les disciplines
  • la polyfonctionnalité ou diversité des fonctions (enseignement, éducation, travail en équipe, avec les parents ou partenaires)
  • la polyintervention dans des niveaux de classes divers et dans des contextes géographiques et sociaux variés

Les travaux de recherche montrent une « professionnalité attendue » dessinée par les textes officiels très ambitieuse, sorte de « professionnalité totale » avec une figure du « maître idéal » centrée sur des « compétences professionnelles » communes et spécifiques. La « professionnalité réelle » montre des difficultés d’ordre : identitaire, une identité professionnelle en tension entre la figure « idéale » et la réalité du quotidien du travail ; épistémique : la difficile maîtrise de la totalité des domaines disciplinaires et de leurs didactiques et pragmatique : liées aux conditions matérielles et temporelles de l’exercice du métier.

L’étude des discours d’enseignants débutants (Glaudel & Philippot, 2013) montre que l’activité d’enseignement de l’histoire-géographie se construit dans une tension entre une recherche de « plurispécialisation », difficilement accessible, probablement liée aux prescriptions et à la formation initiale et une inscription dans le « genre professionnel » qui s’ancre dans la « transdisciplinarité » (apprentissages transversaux et ouverture de la discipline au-delà de la sphère scolaire, en relation avec les parents et partenaires).

Pour Anne Glaudel, il est nécessaire de réinterroger les objectifs de formation des enseignants du 1er et du 2nd degré. Envisager la pluridisciplinarité non comme plurispécialisation mais comme appropriation des « matrices disciplinaires » (Develay, 1992). Ce qui permet de penser la place de la transdisciplinarité et de l’interdisciplinarité dans les maquettes de formation ; la prise en compte de la polyintervention et du continuum de formation des élèves (C1-C2-C3 … C4) ; enfin la place et les formes du travail en équipes par établissement et inter-degrés.

Anne Glaudel

La conférence de Guillaume Jacq (Université de Lyon 2, laboratoire ECP) sur les territoires de la bivalence chez les PLP : le cas des professeurs de lettres histoire-géographie montre un corps de métier finalement mal connu, à commencer par l’institution elle-même. Elles et ils sont les « inconnus de la DEPP ».

Guillaume Jacq

A propos de la définition de leur bi- ou tri-valence, ou peut parler de « chuchotement institutionnel ». L’avantage du quasi-silence sur la définition, est l’exercice d’une liberté pédagogique qui ouvre des possibles, puisqu’il n’y a pas de directives précises. Cette notion non définie par l’institution est en revanche un « étendard » de la profession. Après la relation aux élèves, elle est le second motif de revendication d’une identité particulière du corps.

Guillaume Jacq termine sa conférence en suggérant une piste féconde de recherche, qui est celle des territoires des corps professionnels de PLP. Se pose ainsi la question de la hiérarchie des disciplines examinée à partir de la position des salles de professeurs, de la stratégie territoriale des professeurs de lettres histoire-géographie à partir de la position du laboratoire d’histoire-géographie dans l’établissement ou encore celle des frontières en salles des professeurs, entre disciplines, entre statuts, entre métiers.

Le dernier temps de la journée d’études rassemble Mélanie Bouron (formatrice Inspé Normandie Caen), Sandra Besnier, David Denis et Samuel Moreau (PEMF) avec des approches croisées de la polyvalence dans le Premier Degré.

L’équipe d’Alençon

Les quatre formateur-rices travaillent en collectif. A midi, en salle ER40 où nous mangions nos plateaux-repas, ils révisaient et ajustaient leur tour de parole. La polyvalence est affaire d’équipes et de réseaux. Elle a aussi une dimension spatiale sur laquelle je vais insister maintenant.

Le collectif a travaillé avec Bruno Hubert, mentionné pendant la prise de parole, qui leur a apporté des ressources théoriques et méthodologiques sur le récit. Bruno est donc là, son travail, les échanges qu’il a pu avoir avec les PEMF et Mélanie.

Les PEMF se sont inspirés d’un article que l’un d’entre eux a connu en Master Pratiques et Ingénierie de Formation lors d’une séance du samedi que j’avais faite sur De l’épistémologie à la didactique de la géographie. C’est un article de Xavier Leroux et Maud Verherve : Ma petite géographie, un article écrit pour M@ppemonde dans un dossier que je pilotais. Ma petite géographie, venue donc de classes de primaire du Nord Pas-de-Calais, avec une adaptation de consignes qui va permettre de faire du français et de la géographie avec des enfants du quartier de Perseigne à Alençon. REP+. Quartier de relégation, Perseigne reçoit aujourd’hui des familles en migrations.

Perseigne est présent, Alençon aussi. Les quatre collègues qui travaillent sur le site alençonnais de l’Inspé Normandie Caen ont fait 100km pour présenter leur travail.

Enfin Mohammad, enfant réfugié syrien, habitant actuellement Perseigne. Denis raconte. L’enfant mutique. Le choix de l’ouvrage de littérature jeunesse : On va où ? Un ours blanc en dérive sur un morceau de glace rencontre un jeune garçon dérivant lui aussi. Mohammad commencera par dessiner. C’est ce qui est sur la diapositive, à droite, au moment où je photographie. Un bateau. Il a traversé la Méditerranée orientale. Denis finit par comprendre que les parents de Mohammad partis de Syrie ont été en esclavage en Libye avant d’arriver en Europe. Le dessin permettra à l’enfant de commencer à parler.

C’était donc les espaces d’une polyvalence experte déployés avec un public de formateur-rices, étudiant-es et quelques chercheur-es venus réfléchir sur le sens et la valeur de la polyvalence.

Pour moi, le plus beau moment d’une très riche journée.

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