
Cet ouvrage est issu d’un atelier de recherche en M1 et M2 MEEF Mention Premier degré à l’Inspé Normandie Caen. Cet atelier que j’ai animé pendant trois ans, s’intitulait les professeurs, les écoles et le territoire. Il s’inscrivait dans un des axes de la recherche de l’Inspé dénommé « Professionnalisations et professionnalités en contextes éducatifs » et piloté initialement par Anne-Laure Le Guern, puis par Bruno Hubert. Dans mon atelier, la question de savoir comment les professeurs apprennent leur métier (professionnalisation) et en quoi ce dernier consiste (professionnalité) était saisie à partir d’une entrée géographique et, plus précisément, territoriale.
Le principe de cet atelier est que les étudiant-es construisent progressivement leur mémoire de recherche en s’appuyant sur chaque lieu de stage pour en faire un terrain de recherche. En même temps que la problématique s’affermit, chaque nouveau lieu de stage apporte son lot d’interrogation et de surprises, de confirmation et de nuances.
Si le thème de l’atelier impose une entrée territoriale dans la construction de l’objet de recherche, chaque étudiante choisit son thème de départ et le fait évoluer dans cette confrontation/comparaison entre terrains. L’approche est monographique (trois monographies sont constituées en général, une par lieu de stage) ; ce qui permet de conduire une forme de généralisation analytique, dans les limites des terrains réalisés.
L’idée de cet atelier m’est venue du constat que cette entrée géographique, territoriale, est fortement minorée dans le reste de la formation où l’espace de la classe, sans doute à juste raison, est largement dominant. Pourtant, bon nombre de pratiques, d’initiatives, de représentations se forgent à des échelles supérieures à celle de la classe, dont celle du « territoire » ; entendons par là l’espace des rapports entre professeurs, élèves, parents, élus, adultes non enseignants dans l’école et autres acteurs rencontrés quotidiennement.
Je m’étais aussi interrogé – sans avoir de réponse – sur les raisons pour lesquelles les étudiant-es arrivent en master MEEF avec une représentation de la recherche particulièrement normée (questionnaires et approche quantitative, objectivité du chercheur, posture de neutralité, etc.). Le parti-pris de l’atelier a été, au contraire, d’aller vers le qualitatif, de multiplier les méthodologies au sein de l’approche monographique (observation, photographie, dessin, documentation presse, internet, entretien individuel et collectifs, etc.) et de (tenter de) construire une posture critique.
La pratique de la monographie pour moi-même comme chercheur dans l’équipe ANR Inégalités éducatives (dir. Olivier David), puis dans l’équipe CERIM (dir. J.-F. Thémines et Eric Delamotte) (Thémines, Delamotte, Le Guern et al., 2020) m’avait aussi convaincu des vertus de cette approche exigeante au quotidien de la recherche (les carnets de terrain), obligeant à la modestie dans les conclusions (pas de généralisation quantitative), mais « redoutable » en ce qu’elle dévoile d’inégalités éducatives produites « à bas bruit » dans les communes et d’une commune à l’autre.
L’idée de l’ouvrage s’est imposée lorsque j’ai vu la qualité des travaux conduits par la première promotion à passer par cet atelier. Il m’a semblé important de faire trace 1° de ces travaux qui montrent combien les manières de penser l’école et l’éducation, le travail collectif et les rapports parents-professeurs varient d’une école à une autre, d’une municipalité à une autre dans un même département (le Calvados) ; 2° de ce qu’est une formation à et par la recherche dans un master MEEF. Former à la recherche des étudiants qui ne deviendront pas chercheurs, mais enseignants, c’est-à-dire les former à « identifier les productions valides de la recherche scientifique, à les utiliser avec prudence (pas d’application sans réflexion), en respectant leur caractère d’énoncés hypothétiques (provisoires, relatifs, conditionnels et conjecturaux) dans des situations de pratique complexe » (Van der Maren, 2008, p. 88). Former par la recherche, c’est-à-dire construire et faire partager « un état d’esprit ou culture professionnelle d’acteur réflexif [qui] ne concerne pas seulement les chercheurs et ne peut se limiter à faire de la recherche même s’il s’en nourrit » (Wentzel, 2008, p. 92). Il s’agit de développer une façon d’être en recherche, sorte de composante de l’agir professionnel de l’enseignant.
Le livre est constitué de deux premiers chapitres où je détaille le cadrage théorique de l’atelier et le principe de la monographique. Ecrire ce cadrage a été une occasion de formaliser une approche présentée dans les séances d’atelier de façon moins systématique. Le dernier chapitre que j’ai également écrit tire un bilan des travaux des étudiantes, avec en ligne de mire, la question de la justice en éducation.
Les cinq autres chapitres ont été écrits par des étudiantes de l’atelier. Elles s’appellent Marie Bisson, Mathilde Gallot, Adélie Hairon, Jennifer Jacob et Clara Vielcanet. Les quatre premières sont devenues depuis professeures des écoles (elles ont obtenu le concours en même temps qu’elles finalisaient leurs mémoires). Clara Vielcanet a enchaîné directement après ce master sur une thèse. Elle est actuellement doctorante au CIRNEF (Centre Interdisciplinaire de Recherche Normand en Education et Formation) à l’Université de Caen Normandie, dans le cadre du PIA3 (Programme d’Investissement d’Avenir) Inclusion, un défi, un territoire, avec pour co-directeur-rice de thèse Eric Saillot et Laurence Leroyer.
Ces chapitres abordent des thèmes complémentaires : les rapports des équipes enseignantes avec le territoire, la coéducation, la diversité des écoles rurales, l’impact des politiques éducatives locales et des dispositifs sur le travail enseignant et la mobilisation des acteurs locaux sur les inégalités éducatives. Ils sont des réalisations personnelles, à la fois sur le plan de la production de connaissances et sur celui de l’écriture : une écriture à la première personne, celle du sujet étudiante et chercheure.
Ils ont été rédigés en plus des monographies et du mémoire, spécifiquement pour cet ouvrage qui n’était alors qu’un projet lointain.
Je remercie vivement les cinq auteures pour leur travail. Elles sont à l’origine de cet ouvrage.
Références bibliographiques
Thémines J.-F., Delamotte É., Le Guern A.-L., Ngono B., Schneider É., Voisin S., 2020, « Des épreuves du métier d’enseignant entre réformes et territoires – Intensification du travail et risques d’un régime de fiction », Education et Formations, n°101. URL : https://www.education.gouv.fr/les-enseignants-panorama-carrieres-et-representations-du-metier-education-formations-ndeg-101-306501
Van der Maren, J.-M., « La formation à la recherche des enseignants au Québec », Recherche et Formation [En ligne], 59. 2008. URL: http://rechercheformation.revues.org/639
Wentzel, B. « Formation par la recherche et postures réflexives d’enseignants en devenir », Recherche et formation [En ligne], 59, 2008. URL : http://rechercheformation.revues.org/648

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