France, film de Bruno Dumont (2021). Avec Léa Seydoux : France de Meurs ; Blanche Gardin : Lou ; Benjamin Biolay : Fred de Meurs ; Emanuele Arioli : Charles Castro
Voir bande annonce : https://www.youtube.com/watch?v=zGfsuN2sjNs
« C’est un film qui parle de l’identité de la France » : Bruno Dumont à la fin d’une conversation avec Olivier Père à l’occasion du Festival de Cannes 2021 (à 11’25).
https://www.arte.tv/fr/videos/103555-020-A/conversation-avec-bruno-dumont-autour-du-film-france/
Ce film, je le verrais comme une géographie de la France dont quelques lignes de force sont repérables :
1- la continuité de la matérialité (physique et sociale) et des images numériques.
Dans les représentations classiques, l’une et les autres sont distinguées pour être reliées, de sorte que l’on comprenne par exemple comment l’espace numérique des connexions et de la circulation des images transforment l’espace matériel, celui de nos espaces de vie, de travail, de loisirs et de consommation.
Dans le film, ce n’est pas le cas : les deux mondes se prolongent pour ne faire qu’un. Qu’il s’agisse d’événements de la vie qui font rupture et questionnent ou qu’il s’agisse d’ « événementiel » produit par les télévisions d’information en continu et que l’on consomme, on passe de l’un à l’autre.
Au rang des événements de la vie : l’accident d’automobile qui coûte la vie au mari et au fils de France est situé sur la route de corniche d’un littoral escarpé qu’il faut traverser pour se rendre dans les espaces de loisirs des plus riches. Mais il mobilise aussi un imaginaire filmique (combien de travellings le long de ces routes de corniche méditerranéennes, combien d’automobiles plongeant dans la mer), un imaginaire people (l’accident d’une actrice princesse) et aussi, pourquoi pas, un imaginaire scolaire des paysages emblématiques de la France telle que les manuels des années 1950-1960 la montrent (les Maures et l’Estérel…) et qui est recyclé dans les « documentaires touristiques patrimoniaux » disponibles sur plateformes.

Au rang de l’événementiel : les demandes de « photographies avec France » de la part de personnes qui la reconnaissent dans la rue. France est avec ses opérateurs image et son devant un mémorial en hommage à une enfant assassinée. Une jeune femme venue se recueillir avec son enfant demande une photo. France refuse. La jeune femme s’en va. L’ « événementiel », ce n’est pas la guerre au Mali, c’est France qui va sur un théâtre de guerre, en rapporte des images qu’elle commente. C’est France partout où elle apparaît : devant le studio, devant l’Elysée, dans la rue, dans sa voiture, et donc au bord d’une route de campagne. Pour la jeune femme, voir France, c’est une promesse de rentrer dans cet « événementiel ». Le refus par France de se prêter à une « photographie avec » provoque le départ courroucé de la jeune femme : rappel d’une la réalité sociale faite d’inégalités, de mépris et de ressentiment.



Le refus de la photographie du côté de France, c’est la résistance à la fiction de « l’événementiel » (elle ne veut plus de ce régime dans ces occasions là en tout cas). Le départ courroucé de la jeune femme, c’est le rappel à/de la réalité sociale : inégalités, mépris, ressentiment.
2 – la rude verticalité d’une hiérarchie des places :
- d’un côté les places du pouvoir et des médias, des lieux centraux visibles (l’Elysée, la place de l’Etoile), des lieux plus feutrés où l’on entre sur invitation (réunion de patrons et de responsables de fonds d’investissement), un intérieur lourdement décoré (l’art classique et l’art contemporain réunis dans l’appartement tout de noir peint de France) ;




- de l’autre, les places d’habitants qui apparaissent dans le champ du regard de la présentatrice : le pavillon de banlieue populaire où habite le jeune homme qu’elle a renversé en voiture et blessé – et qui est la seule source de revenus d’une famille ; la place publique où sont distribués des repas pour des personnes qui ne peuvent pas subvenir à leurs besoins ; la maison dans une campagne qu’on imagine en Flandre où France interviewe dans sa terrasse couverte la femme d’un assassin d’enfant



Entre deux, sont effacées les villes petites et moyennes, les métropoles de province, les conurbations touristiques et résidentielles.
La combinaison de la distance socio-économique et de la proximité physique est montrée à plusieurs reprises : l’épisode de destruction d’un vélo électrique à coups de pied par un jeune homme énervé sous les yeux de France et de son ami (référence au mouvement des Gilets Jaunes peut-être et interrogation sur le sens à donner au saccage de l’Arc de Triomphe ?) ; la distribution de repas à portée de vue de la Tour Eiffel et la confrontation de France avec des personnes en mauvaise santé (comment ne pas penser à l’épisode médiatique des « sans dents » lors du quinquennat Hollande ?).


3 – des paysages, ceux de France qui correspondent, pour la présentatrice vedette, à des moments de sortie du régime de « l’événementiel » et de ré-articulation des échelles, de ré-ordonnancement des valeurs. On retrouve la façon dont Bruno Dumont cadre et prend le temps de nous faire entrer dans des « morceaux de Terre », des mondes vécus, parcourus, respectés – et pas éventrés, surexposés, violentés.
Paysage de montagne. D’abord vue d’un balcon pour super-riches (on pense à Davos) où elle est maintenue comme à distance depuis des chaises longues, la montagne se rapproche et devient paysage au moment où France se promène avec ce jeune homme, pour, peut-être, une vraie histoire.


Paysage de campagne (les Flandres ?). D’abord vue à travers l’écran d’un reportage sur l’assassinat d’une enfant, la campagne s’impose comme paysage de/pour France lorsqu’après s’être longtemps arrêtée devant le mémorial constitué pour cette enfant, elle prend le temps de sentir le vent, puis de voir les horizons (labours, champs et bois).
Elle peut dire alors : « c’est beau… non ? ».

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