Longtemps, je n’ai eu connaissance du massacre de Maillé que par le monument commémoratif placé le long de la RN10, à l’intersection avec la route qui mène au village.
En l’absence de mention lisible d’une date quand on passe en automobile, cette localisation m’avait amené à penser qu’il s’agissait de marquer la mémoire d’un des massacres commis par la Division SS Das Reich (Nord-Lot, Tulle, Argenton-sur-Creuse, Oradour-sur-Glane) lorsqu’elle est remontée du Sud-Ouest vers la Normandie.
Mais, il n’en est rien. Le massacre est commis le 25 août 1944. C’est ce que l’on découvre en visitant la Maison du Souvenir de Maillé.
En l’état actuel des travaux d’historiens (Chevereau, 2018), il est établi que le massacre est commis par des soldats de 17eme Waffen SS Panzer Grenadier Division. Ces soldats appartiennent à un bataillon de réserve basé à Châtellerault. Le bataillon est constitué de jeunes recrues, encadré par des officiers peu nombreux qui ont opéré sur le Front de l’Est. L’unité de réserve est impliquée dans trois autres crimes de guerre commis dans le département de la Vienne au mois d’août 1944, alors que les actions de la Résistance s’intensifient et que les armées allemandes doivent se replier vers l’Est (Paris est en voie d’être libérée). Trois unités de la Wehrmacht sont aussi impliquées : une centaine de soldats auraient encerclé le village, permettant les tueries maison par maison, dans les cours, dans les champs aux abords des hameaux.
Implantée dans le bourg en 2006, la Maison du Souvenir transmet cette histoire telle qu’on peut l’écrire en l’état actuel des connaissances. L’ouvrage de Sébastien Chevereau Maillé 25 août 1944. Du crime à la mémoire, paru aux Editions Sutton est une pièce essentielle du travail d’histoire conduit à ce jour. Cet ouvrage inclut l’histoire de la mémoire du massacre, une mémoire constituée tardivement et peu connue au-delà du département d’Indre-et-Loire. Installée dans l’ancien Café Métais, un des lieux du massacre non détruit par le bombardement qui clôt la série de crimes commis ce 25 août 1944, la Maison du Souvenir condense ce travail de constitution et diffusion d’une mémoire collective du massacre.
Sur une des faces du monument commémoratif datant de 1947, Gaston Watkin a représenté une famille de victimes : père, mère et enfant. Ils semblent dormir sous un linceul unique. Seuls les visages et les pieds dépassent. C’est cette image délicatement sculptée (les plis du linceul, la forme des mains sous le drap) qui guide la restitution d’une visite très émouvante, dans l’ancien café.



Un enfant, les enfants, l’école…


A l’entrée de la Maison du Souvenir, les silhouettes de trois enfants découpées dans le métal se détachent sur le fond de tuffeau caractéristique du bâti de la région. Une sorte de présence-absence. On ne sait pas bien si ces silhouettes sont à voir en négatif comme l’ombre de victimes des SS ou en positif, en surimpression, comme des témoins faisant face aux murs devant et à l’intérieur desquels 124 personnes ont été abattues, certaines aussi brûlées. Une fois franchie l’entrée, on comprend que ces silhouettes sont celles de trois enfants rescapés, photographiés devant une plaque apposée pour commémorer la première année du massacre.

La plaque (les deux plaques) « Ici en cette commune, le 25 août 1944, 124 habitants ont été sauvagement massacrés par la barbarie nazie » « N’oublions jamais. Le Comité Cantonal de Libération » ont été apposées ici-même, sur les murs de l’ancien café. La première est inaugurée par le ministre de la Reconstruction et de l’Urbanisme Raoul Dautry ».


Elles sont aujourd’hui, toutes les deux, dans la même disposition, apposées sur le mur de la mairie et de l’école reconstruite en 1947. C’est une reconstruction qui doit donner aux bâtiments une apparence évoquant celle des bâtiments détruits. Ils sont élevés en tuffeau, mais avec des assises régulières, des ouvertures plus grandes. Ils doivent être situés sur des emplacements voisins des bâtiments d’origine, suivant un plan de remembrement et en élargissant les rues.
L’ancienne école a été brûlée et bombardée le 25 août 1945.

L’institutrice, Madame Gandar, raconte « Au dehors toujours des cris, des bruits de bottes, de galopades d’animaux, des rafales et un ronflement proche de nous : l’école flambe… Mon mari bondit à la cuisine, passe dans la classe attenant, lance par la fenêtre des chaussures qu’il a saisies au passage, ressort par la deuxième classe et regagne l’abri. Tout autour de l’école, on tire, on tire ; impossible de sortir et il faut entendre le buffet brûler et la vaisselle si briser, le premier étage s’effondrer, les vitres claquer, voire des gerbes de flammes s’élever et ne rien sauver » (cité dans Chevereau, p. 102).
Une nouvelle école est construite en 1947 : la Maison du Souvenir présente quelques agrandissements de photographies de cette construction.


Les enfants rescapés feront leur rentrée 1945 dans les salles de bal des cafés Métais (donc ici, quelque part dans ce qui est maintenant la Maison du Souvenir) et Boutet. La Maison du Souvenir conserve une photographie de classe de l’année 1947-1948 ainsi qu’une photographie d’élèves dans la cour de l’école reconstruite vers 1950.



A la rentrée d’octobre 1945, il manque 24 enfants de 6 à 14 ans, tués le 25 août.
Les enfants et l’école font ensuite l’objet d’attentions particulières. Des communes voisines prêtent du matériel, envoient des jouets. Marraine et parrain du village, Kathleen et Girard Hale, américains, financent l’aménagement de jeux dans la cour, l’équipement moderne de l’école, des jouets, des livres de prix, un voyage aussi à Paris en octobre 1949.

Au cœur de la Maison du Souvenir, une stèle présente les noms des 124 victimes. Une voix égrène ces noms sans discontinuer. Nous sommes dans une des pièces où ont été tués cinq personnes de la famille Métais, dont deux enfants. Sur la stèle, les noms de 46 enfants ; certains, tout jeunes, auraient fait leur première rentrée scolaire non en 1945 mais dans les années suivantes. Les silhouettes d’enfants découpées dans le métal que nous avons vu à l’entrée sont aussi ces enfants manquants.

D’autres enfants viennent aujourd’hui Maillé ; la visite scolaire organisée par la Maison du Souvenir les amène devant la même plaque commémorative avant de participer à des ateliers qui les sensibilisent au travail des historiens et à la question des droits des populations civiles en temps de guerre.

Pour continuer
Visiter la Maison du Souvenir : https://maisondusouvenir.fr/
Sébastien Chevereau, 2018, Maillé 25 août 1944. Du crime à la mémoire, Editions Sutton, Tours.
Clotilde Vandendorpe, 2017, « Le massacre de Maillé (25 août 1944) », Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest [En ligne], URL : http://journals.openedition.org/abpo/3496
Emmanuel Chicon et Véronik Lamendour, « 25 août 1944-25 août 2008 : Maillé ou les moissons du souvenir » : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/la-fabrique-de-l-histoire/documentaire-25-aout-1944-25-aout-2008-maille-ou-les-moissons-du-souvenir-2918362

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