Un tour au Cap Fréhel : la voiture marque invariablement 13 degrés ce 11 octobre. On s’arrête à deux bon kilomètres du cap en venant d’Erquy. Il s’agit de marcher pour s’en approcher. De petits vallons en légères proéminences, zoom sur la silhouette du phare qui se précise. Le chemin piétonnier longe la route ; il y a peu de véhicules en ce dimanche après-midi hors saison touristique. Ciel gris presque sans vent.

Le chemin nous conduit à travers la lande des temps d’automne. Fougères : rousses, bruyères : violacées ; très petits saules dans les vallons. La mer en contrebas.





On se déplace dans ces landes de hauts de falaises comme dans les représentations picturales qui en ont été données ce dernier siècle.
Gustave Loiseau (1865-1935) qui participa à certaines des expositions impressionnistes s’est rendu à Pont-Aven les étés des années 1890, a peint cette Pointe du Jars au Cap Fréhel en 1905.

Léon Hamonet (1877-1953), peintre né à Erquy, a produit de nombreuses aquarelles de la région des caps (Erquy-Fréhel), dont celles-ci.


Henri Rivière (1864-1951) est l’auteur d’une lithographie intitulée Le cap en 1899.

Yvonne Jean-Haffen (1895-1993), élève, collaboratrice et amie de Mathurin Méheut a également représenté le cap Fréhel coiffé de ses landes rousses et violacées.


Mises en série, ces images créent un fond visuel qui donne l’impression que nous les parcourons quand nous marchons vers le cap.
Pourtant ce voile roux, violine ou vert sombre ne dit pas tout des landes de Fréhel, loin de là. Cela ne correspond guère aux résonances du mot qui les désigne en langue bretonne : menod, pour menez an aod, « montagne ou lande de mer ». Et cela correspond très imparfaitement à cette sorte de profondeur qu’on perçoit si on se courbe vers ces formations végétales denses tout en étant basses ; ces textures juxtaposées de bruyères et de fougères, d’épineux et d’arbrisseaux ; ces multiples variations colorées qu’il est bien difficile de nommer. Les photographies non plus n’y parviennent guère… on devine si on a déjà vu.
Ce sont ces landes là que nous étions venus chercher parce que nous les avions aperçues de Lanruen, la veille, entre Erquy et Fréhel.
D’autres buts auraient pu motiver notre déplacement. Je pense notamment aux paysages de l’abîme construits et diffusés notamment par les cartes postales du tournant des XIXe et XXe siècles (voir ci-dessous et lire leurs titres). Pour cela, il faut du vent en rafales, des oiseaux de mer qui jouent avec les courants ascendants près des falaises, la sensation d’un équilibre précaire. Ces conditions ne manquent pas au cap Fréhel, mais pas aujourd’hui. Le temps est immobile sur la lande.



Ces paysages de landes prennent place dans une histoire – et même plutôt une géographie – de la géographie.
Assorties au gris rose des rochers, les landes rousses du Cap Fréhel se retrouvent à l’Institut de géologie de la Faculté de Rennes. Elles sont un des motifs des panneaux décoratifs peints entre 1942 et 1947 par Yvonne Jean-Haffen et Mathurin Méheut pour l’Institut de géologie construit rue du Thabor en 1937.

Cet ensemble remarquable d’évocations de la vie terrestre et marine des périodes préhistoriques et de paysages étudiés au cours d’excursions géologiques est aujourd’hui visible au bâtiment 5 du campus de Beaulieu. La couverture de l’ouvrage Géographes en pratiques (1870-1945) consacré aux débuts de la géographie universitaire en France, singulièrement à Rennes, reproduit un autre fragment de ce cycle de peintures, celle-ci réalisée par Mathurin Méheut, représentant le Boël.

La lande atlantique, c’est un objet d’études de la biogéographie. Classiquement attachée à la description des formes de la couverture végétale du globe, elle en a répertorié les facteurs explicatifs de répartition et de physionomie.
Voici par exemple une planche tirée de la biogéographie d’Henri Elhaï (Armand Colin, 1968), proposant quelques figures schématiques de l’adaptation de formations végétales au vent.

La question de « l’origine » de ces landes, c’est-à-dire du jeu des influences combinées de facteurs physiques et humains dans leurs mises en place et leurs évolutions est une question classique. Dans Le déterminisme des landes atlantiques : quelle réalité ? Yves Petit-Berghem (2003) a proposé une solution à ce problème. Une figure synthétique rassemble ses conclusions : « le système landeux : un système hiérarchisé et emboîté » (voir ci-dessous)

Le cap Fréhel est un excellent terrain d’observation et d’action dans le cadre d’une politique de restauration des landes menacées par les pratiques de loisirs. La thèse de Jérôme Sawtschuk, Restauration écologique des pelouses et des landes des falaises littorales atlantiques, soutenue à Brest en 2010, a pour objet la description et l’analyse des processus de restauration des végétations des hauts de falaises littorales. Un des terrains d’observation est le cap Fréhel où « les surfaces dégradées représentaient, au début des années 1990, plusieurs hectares formant ainsi des paysages « lunaires » où la roche mère affleurait. Dans les zones les plus dégradées, l’érosion des sols peut aussi former des ravines qui peuvent entailler la falaise et accélérer le recul du trait de côte » (Sawtschwuk, 2010, p. 42-44) (voir figures ci-dessous).


Postérieurement à cette thèse, le cap Fréhel a fait l’objet d’une restauration d’ensemble, avec le dégagement des vues sur la Côte d’Emeraude, la revégétalisation des abords du phare, l’éloignement des parkings, la mise en place de cheminements piétons discrets. Le paysagiste Alain Freytet, paysagiste-conseil du Réseau des Grands Sites de France, a conçu le Schéma d’intentions paysagères et muséographiques pour l’aménagement, la protection et la valorisation du Cap Fréhel avec Franck Watel, scénographe et Cécile Auréjac, interprète du patrimoine. La démarche est décrite, expliquée et illustrée dans son article La sobriété, leçon de vie et contrepoids à la dévastation du monde. Pour une économie des remblais et des déblais dans les projets d’aménagement.


Un sentier discret, créé dans la lande à bruyères, permet une rencontre progressive avec le phare. © Alain Freytet. Image et commentaire illustrant la démarche d’Alain Freytet sur le site du Réseau des grands sites de France. https://www.grandsitedefrance.com/actus/2022/729-grand-prix-national-paysage
Cette opération a reçu en 2022, le Grand Prix national du Paysage, le jury saluant « l’effacement et la discrétion du travail du paysagiste [qui] ont permis de révéler en douceur un lieu autrefois dégradé, et de redécouvrir un paysage grandiose, avec une modestie de moyens ».
C’est dans cette lande restaurée du cap Fréhel que nous avons cheminé.

Pour poursuivre :
Sur l’histoire des peintures d’Yvonne Jean-Haffen et Mathurin Méheut à l’Institut de géologie de Rennes : https://culture.univ-rennes.fr/les-toiles-de-mathurin-meheut-et-yvonne-jean-haffen#:~:text=L’Universit%C3%A9%20de%20Rennes%20abrite,situ%C3%A9%20alors%20Rue%20du%20Thabor.
sur Yvonne Jean-Haffen : une courte évocation dans Invitation au voyage, sur Arte, décembre 2024 : https://www.arte.tv/fr/videos/123621-000-A/la-bretagne-art-deco-de-yvonne-jean-haffen/
sur Léon Hamonet : https://www.leonhamonet.fr/
sur le paysagiste et illustrateur Alain Freytet :
- un entretien sur le site Atelier Géminé (texte et vidéo de 46 mn) https://www.ateliergemine.fr/alainfreytet
- un article court « Faire des projets qui ne se voient pas ». La leçon de paysage d’Alain Freytet, au sujet de la transformation du site mémoriel du Mont Gargan : https://france3-regions.franceinfo.fr/nouvelle-aquitaine/haute-vienne/limoges/faire-des-projets-qui-ne-se-voient-pas-la-lecon-de-paysage-d-alain-freytet-3032087.html
- un article d’Alain Freytet, 2022, La sobriété, leçon de vie et contrepoids à la dévastation du monde. Pour une économie des remblais et des déblais dans les projets d’aménagement, https://base.citego.org/docs/article-61-collectif-pap_af_.pdf
Yves Petit-Berghem, 2003, « Le déterminisme des landes atlantiques : quelle réalité ? », Cybergeo: European Journal of Geography [En ligne]. URL : http://journals.openedition.org/cybergeo/4167
Jérôme Sawtschuk, 2010, Restauration écologique des pelouses et des landes des falaises littorales atlantiques : Analyse des trajectoires successionnelles en environnement contraint. Université de Bretagne occidentale, https://theses.hal.science/tel-00662843v1
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