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Port de Caen, Bassin Saint-Pierre, devant le chantier du Norway (photographie : Jean-François Thémines, 1er février 2020)

Photographie prise hier, 1er février 2020, près du bassin Saint-Pierre, port de Caen. Devant le chantier du Norway, à proximité de la bibliothèque Tocqueville. Sur le bandeau publicitaire du promoteur, une double inscription au feutre noir. Une première main a écrit : Quelle honte d’avoir masqué la vue sur l’abbaye depuis la bibliothèque. Et, en haut à droite, sur fond clair de ciel radieux, une autre inscription, du même auteur ou d’un autre qui aurait emprunté au premier son feutre ou serait passé plus tard : une inscription raciste et misogyne à la fois, en quatre mots.

Les lieux ont leur importance : on n’écrit pas n’importe quoi n’importe où dans l’espace public. Mais les écrits qu’on appose sur les lieux ont aussi leur importance, car dès lors qu’ils y sont apposés – et jusqu’à ce qu’ils soient effacés – ils changent la nature de ces lieux ou des objets qui les composent.

Le Norway en construction se situe à l’emplacement occupé jusqu’en 2016 par le Pavillon Savare. Cet entrepôt construit en 1858 était une des dernières traces matérielles de l’activité portuaire près du bassin Saint-Pierre. Il a appartenu à la société Savare qui s’était spécialisée dans l’importation de bois de Scandinavie, de Pologne et de Russie. Lorsque l’établissement ferme en 1990, les bâtiments sont rasés à l’exception des bureaux et d’ateliers construits en brique et en bois. En 2016, l’atelier devient un squat où séjournent des personnes ayant quitté leurs pays en Afrique, au Moyen Orient ou en Asie centrale. Ce pavillon est presque entièrement détruit par un incendie le 25 avril 2016. Les restes seront rasés quelques mois plus tard, après la cession de ce terrain et des bureaux au promoteur Sedelka.

Sur l’incendie du Pavillon Savare :  https://www.ouest-france.fr/normandie/caen-14000/pavillon-savare-caen-un-apres-un-feu-inexplique-4948023

Sur la destruction des restes du Pavillon Savare : https://www.ouest-france.fr/normandie/caen-14000/caen-les-vestiges-du-pavillon-savare-demolis-5093393

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Les établissements Savare (les grumes et le dépôt de la scierie sont visibles). Carte postale non datée.

L’inscription haineuse ne peut pas ne pas renvoyer à ce passé récent parti en fumée.

Plus largement, elle prend place dans un espace de paroles et d’écrits  qui s’organise publiquement autour des personnes en situation de voyage forcé depuis leur pays quitté pour des raisons de répression ou d’extrême détresse (et généralement appelées « migrants »).

Cet espace de paroles et d’écrits publics, on peut en trouver d’autres fragments. Par exemple, des initiatives d’écriture, publication et lecture de textes écrits par certaines de ces personnes lors de leur passage à Caen. Par exemple, des reportages informés sur certains squats comme celui du Marais aujourd’hui évacué. Dans ces cas-là, la parole a trouvé des scripteurs pour être portée et rendue publique par le papier ou le support numérique. L’inscription sur le bandeau du promoteur jalonne quant à elle cet espace d’un déni de la qualité d’être humain aux personnes qui ont été abritées dans le pavillon détruit et à celles qui le sont aujourd’hui ailleurs dans l’agglomération.

Sur des initiatives d’écriture et de lecture à Caen, le reportage  de Rémi Mauger et Carole Lefrançois (FR3 Normandie, 29 juin 2019)https://france3-regions.francetvinfo.fr/normandie/calvados/caen/migrants-caen-nous-livrent-leurs-parcours-hommes-travers-textes-reunis-livre-1692756.html

Sur la vie au squatt du Marais : https://actu.fr/normandie/caen_14118/reportage-caen-pres-200-migrants-habitent-dans-lun-plus-grands-squats-france_17411292.html

L’inscription fait aussi référence aux femmes qui en camionnette ou à pied vivent de la prostitution, en arrière de ce chantier, quelques dizaines de mètres plus loin, sur la Presqu’Île. Souvent africaines, elles y vivent et travaillent dans des conditions de violence et très grande insécurité.

Sur les conditions de vie et de travail de ces femmes, voir : https://www.ouest-france.fr/normandie/caen-14000/prostitution-caen-m-menacee-avec-des-armes-feu-6157130

Les inscriptions changent aussi les objets et les lieux sur lesquels elles ont apposées. Ce que l’anthropologue Béatrice Fraenkel analyse dans un article qui pose les cadres d’une anthropologie des actes d’écriture dans les espaces urbains. « Ce n’est pas uniquement le message qui porte la force de l’énoncé, même s’il en est constitutif, c’est bien son affichage, son exposition […] Nos graffiteurs en acte transforment l’environnement, ils remodèlent l’espace public comme espace d’influence […] La signification des énoncés dépend étroitement de la « mise en place » de l’énoncé, de l’objet sur lequel il est écrit, du lieu où il est posé [c’est ce que nous venons de voir pour l’inscription raciste et misogyne qui nous intéresse]. L’acte de langage est aussi acte d’écriture : il faut distinguer ces deux actes et insister sur le fait que le lieu qui reçoit l’écriteau est transformé ».

Dans notre cas, pas d’inscription visible de loin cherchant à poser un programme, une prescription, une injonction ; pas d’exposition spectaculaire (au bord des toits, sur l’étendue d’une façade) qui invite à apprécier l’exploit du graffiteur.

Juste une double insulte qui claque au visage parce que vous ne la voyez pas de loin. Il faut être près, tout près, pour recevoir ce concentré spatial et énonciatif de haine. L’insipide panonceau qui vantant le Norway fait table rase du Pavillon Savare, des bateaux de commerce et plus récemment des personnes survivantes d’un voyage forcé de plusieurs milliers de kilomètres, devient le brutal messager d’une haine qui gicle et vous cloue dans votre promenade… avant de vous faire écrire à votre tour.

Pour aller plus loin : 

Sur le travail collaboratif entre associations, chercheurs et personnes en voyage forcé

Sarah Mekdjian, Anne-Laure Amilhat-Szary, Marie Moreau, Gladeema Nasruddin, Mabeye Deme, Lauriane Houbey et Coralie Guillemin, 2014, Figurer les entre-deux migratoires, Carnets de géographes [En ligne], n°7, URL : http://journals.openedition.org/cdg/790 

Sur une géographie des entre-deux migratoires en Normandie 

Olivier Thomas, 2011, Des émigrants dans le passage. Une approche géographique de la condition de clandestin à Cherbourg et sur les côtes de la Manche. Thèse de doctorat de géographie. Université de Caen. URL : https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00673859/document

Sur une anthropologie d’actes d’écriture publics

Béatrice Fraenkel, 2007, Actes d’écriture : quand écrire c’est faire, Langage et société, 2007/3. URL : https://www.cairn.info/revue-langage-et-societe-2007-3-page-101.htm

 

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