Nos vies confinées (5)

10 avril 2020, 6h57. La lune se couche.  Chips est là, derrière la vitre, à la fenêtre de la cuisine.

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10 avril 2020, 6h57, à la fenêtre de la cuisine

Il va et vient ; il est là, puis il n’est plus là ; il a ses habitudes, ici et plus loin, certaines temporaires, d’autres durables ; il a des façons de faire, un répertoire de pratiques, des possibilités de jeux de scène. A ce moment précis, il sort le grand jeu kawaï.

Là (première photographie) : il est sur le rebord de la fenêtre de la cuisine, dans notre géographie d’humains. Mais lui, où est-il ? Et où nous place-t-il ?

Il s’adresse à nous, nous nous adressons à lui. L’instant d’après, nous bougerons ou lui bougera. Mais, en tout état de cause, nous aurons bougé et une nouvelle scène se sera jouée qui ne l’aurait pas été sans lui.

Cette série de scènes jouée à trois (nous sommes deux d’un côté) manifeste un espace partagé, peut-être un lieu – mais sa signification n’est pas sûre.

Un espace partagé donc, qui emprunte à deux systèmes de mobilités. Il y a le sien, fait de places et d’itinéraires qui longent et traversent les découpages des humains comme ils recoupent des réseaux de ses semblables (voir la photo-carte ci-dessous). Il y a le nôtre, fait de places et d’itinéraires domestiques articulés à d’autres espaces et réseaux de plus grande taille. D’ordinaire, nous ne travaillons pas ici.

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Quelques repères d’une géographie (visuellement) partagée par/avec Chips

Dans cet espace partagé, la fenêtre conçue pour apporter la lumière du jour et d’aérer la petite cuisine de cette maison de ville en ancienne cité cheminote, devient un dispositif de rencontre et de négociation. L’initiateur de ce dispositif est Chips et nous avons prolongé son initiative. Nul doute qu’il a installé ce type de dispositif dans d’autres maisons de ce côté de la rue, de part et d’autre de la nôtre.

Ainsi décrite, la scène appartient au registre d’une géographie humanimale, telle qu’elle est définie par Jean Estebanez, Emmanuel Gouabault et Jérôme Michalon : une géographie « qui considère que la société ne s’arrête pas aux humains, mais intègre d’autres acteurs – tout spécialement des animaux – [et cherche à ] prendre la mesure de la construction spatiale de l’humanimalité en faisant l’hypothèse que l’enjeu de cette relation n’est pas tant dans la distinction ou la séparation, ni même dans le lien entre humains et animaux, mais dans le partage d’un temps et d’un espace commun ».

Le confinement a changé un peu la perspective.

Car Chips n’est pas confiné : son espace de pratiques a pris, relativement au nôtre, une ampleur inédite. Tandis que nos places ont été ramenées à un petit nombre et que nos itinéraires se sont réduits en portée comme en diversité, il continue de passer sur la barrière de clôture du jardin, de rejoindre ainsi les toits de petites constructions de jardins et de disparaître de nos vues, jusqu’où ?.

Pour aller plus loin :

Sur la géographie des relations humains-animaux et le travail des animaux

Jean Estebanez, Emmanuel Gouabault et Jérôme Michalon, « Où sont les animaux ? Vers une géographie humanimale », Carnets de géographes, n°5, 2013. URL : https://journals.openedition.org/cdg/1046

Jean Estebanez, Jocelyne Porcher et Julie Douine, « Travailler à faire semblant : les animaux au cinéma », Ecologie et politique, n°54, 2017. URL : https://www.cairn.info/revue-ecologie-et-politique-2017-1-page-103.htm

Jean-François Thémines, Anne-Laure Le Guern,  » Les animaux sur la route – ce que les camions pourraient nous dire… si nous les regardions ! », Conférence donnée au Festival International de Géographie de Saint-Dié, octobre 2017. Compte-rendu par Pauline Eliot. URL : https://www.clionautes.org/les-animaux-sur-la-route-ce-que-les-camions-pourraient-nous-dire-si-nous-les-regardions.html

Une conférence filmée d’Eric Baratay à l’Institut Français de Prague (2017). Ecrire des biographies sur les animaux. URL : https://www.youtube.com/watch?v=HIzABioD9iE (Baratay Eric, 2017, Biographies animales. Des vies retrouvées. L’Univers historique. Editions du Seuil.

La conférence filmée de Jacques Derrida à Cerisy-la-Salle (1997) : Lanimal que donc je suis. URL : https://www.youtube.com/watch?v=4VeNOeJSVes

Et sur l’agentivité des chats : 

Comment les chats font dessiner les peintres par exemple Albert Marquet et Pierre Bonnard (voir l’image n°3 ci-dessous).

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2 réponses à « L’agentivité des chats : moment de géographie partagée avec Chips »

  1. Avatar de anne laure le guern

    à poursuivre sur le site de France-Culture, avec l’écureuil de Corine Pelluchon, mon amie d’études en Sorbonne et une scène similaire d’écureuil à sa fenêtre… de sa maison de campagne…
    https://www.franceculture.fr/emissions/confinement-votre/corine-pelluchon-nos-territoires-sont-des-souverainetes-partagees-il-nous-faut-trouver-le-moyen-de-cohabiter-un-peu-mieux-avec-les-autres-vivants

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