Causse-et-Diège est une nouvelle commune fusionnée en 2011. Elle est issue de la réunion en 1973 de quelques communes de l’ouest aveyronnais au contact avec le département du Lot, les communes de Loupiac, Salvagnac-Saint-Loup et Salles Courbatiers.
Un des chemins de promenade du Capdenacois est tracé sur la partie nord du territoire de cette commune. A partir de Saint-Julien d’Empare (commune de Capdenac), on traverse la Diège et on monte sur un plateau qu’on ne quittera plus tout au long d’une boucle qui conduit à Salvagnac, puis au hameau du Theil avant de redescendre dans le bassin de Capdenac.
Ce tracé recoupe aux alentours de Salvagnac une autre promenade, tracée quant à elle par la nouvelle commune de Causse-et-Diège. Celle-ci a développé son propre réseau de chemins balisés, accompagnés de panneaux de médiation paysagère. Il s’agit de se faire connaître par une initiative de « randonnée culturelle » à des fins de découverte des éléments d’un « patrimoine bâti monumental », d’un « patrimoine vernaculaire » et d’un « patrimoine paysager » (brochure).
Les panneaux de médiation paysagère sont plutôt bien conçus. Leur définition de qu’est un paysage : sensible, perçu, produit social, dynamique et objet politique (Convention européenne du paysage) est tout à fait valable.
Ce qui frappe pourtant, c’est la tension entre l’outil intellectuel dont se sert la médiation proposée pour patrimonialiser l’environnement, à savoir le paysage, et ce qui est à voir et qui ne rentre pas aisément dans cette catégorie de paysage.
Immergeons-nous par nos sens ainsi qu’y invite la première pancarte rencontrée.


Ce que nous avons sous les yeux est sans doute un paysage comme l’indique le panneau. Car en plus de ce qui est écrit, ce qui est à voir forme ou évoque une sorte de totalité soutenue par le cadrage et l’échelle choisie. La silhouette d’un bourg, son site, quelques plans étagés en profondeur, dans des limites circonscrites : le regard se focalise sur cette silhouette et se « satisfait » de cet agencement de taille « moyenne » : un ordre de grandeur mesurable en dizaines de mètres ; une certaine idée (classique) d’un (petit) village.
Prenons le second panneau rencontré. Il est intitulé « paysage du Theil ».


Le village du Theil est dans le dos du promeneur. De fait, la vue est celle qu’on a depuis le Theil. Et là, c’est une autre géographie qui nous est racontée : on a changé d’échelle (voir les « contreforts du Massif Central »), l’évocation du relief a gagné en importance, la dite « structure » du paysage étant donnée par des « lignes de crête ». On sent bien que le paysage est en train d’échapper. Pas ce qui est à voir, mais la catégorie ou la notion de « paysage ». Les auteurs de la pancarte essaient de contenir cette échappée : « malgré une impression de grandeur, le paysage reste ici relativement fermé ».
Libre à chacun.e de percevoir plutôt la grandeur ou plutôt la fermeture. Mais la promenade que nous avons faite me fait opter pour la « grandeur » : c’est-à-dire l’éloignement et l’ouverture latérale des horizons, le regard à 180 degrés (au moins) accentuant les lignes de force horizontales au détriment d’éventuels plans structurant la profondeur… En un mot, ce que nous avons vu ou, plus exactement, ce que nous avons utilisé comme grille de lecture mentale et technique, ce n’est pas le paysage, c’est le panorama. Hormis quelques fonds (ceux des petits affluents du Lot) à la remontée desquels se découvrent, comme à la dérobée, quelques paysages tels des Corot – la première pancarte, ce sont des panoramas qui se sont imposés. Non des lignes de fuite qui focalisent le regard, mais de vastes perspectives qui au contraire l’ouvrent à différentes directions (360 degrés lorsque la promenade est terminée) et, bien souvent, invitent au prolongement mental au-delà de ce qu’il est possible de voir.
En voici la « preuve ».
Vers le Nord-Est, au-delà du bassin de Capdenac, la ville au pied du causse de Causse-et-Diège, les monts du Cantal, à droite, l’entaille de la vallée du Lot.

Vers le Nord-Ouest, au-delà des collines d’entre Célé et Lot, les hautes collines du Ségala lotois, couronné de forêts ; antichambre de la Châtaigneraie et de la Haute-Corrèze.

Vers le Sud, en direction de Villeneuve d’Aveyron, le Villefranchois, on perçoit déjà le premier d’une succession de talus qui conduit aux hautes terres du centre Aveyron (Rieupeyroux, puis Rodez).

Vers l’Est, au-delà de la vallée de la Diège, c’est Aubin, Décazeville, Cransac, etc. l’ancien bassin houillier, un autre monde

Vers l’Ouest, de l’autre côté de la vallée du Lot, le village de Faycelles et à l’arrière-plan les premières hautes collines des Causses du Quercy dominant un monde d’igues, de murets de pierre sèche et de parcours pastoraux ovins.

Tensions donc entre deux catégories, celles du paysage et celle du panorama. Comment comprendre cette tension ?
L’acteur communal Causse-et-Diège invite à ce que nous portions le regard sur lui-même, sur ce territoire qu’il s’agit de patrimonialiser… Disons qu’il s’agit de le faire exister, quelque part entre des entités bien repérables et distinctes : Villefranche-de-Rouergue au Sud, Capdenac et Figeac au Nord, le bassin d’Aubin-Décazeville à l’Est et les Causses du Quercy à l’Ouest. Or nous arrivons de Capdenac, de l’extérieur : nous avons commencé par un dénivelé de 170 mètres (de Saint-Julien à Bancarel)… Et déjà ce « territoire » se présente à nous comme un balcon, un lieu de « prise de vue » vers l’extérieur, en l’occurrence vers les Monts du Cantal au Nord. Aurillac est presque à portée de regard, à moins de 50 kilomètres.

Et, évidemment, c’est à son échelle propre, celle de ce « territoire » à construire visuellement, que Causse-et-Diège a pensé ses trois boucles de randonnée, dans un pays au demeurant très beau (chênaies ourlées de châtaigniers, prairies et haies, fruitiers et céréales, quelques troupeaux de jeunes bovins, des agriculteurs sur des tracteurs). Or, les propriétés topographiques et de situation de ce pays en font un élément d’un ensemble de blocs plus ou moins surélevés mais aisément perceptibles, aux confins des trois départements du Lot, du Cantal et de l’Aveyron et s’enfonçant déjà assez loin vers leurs centres respectifs. Pour peu que nous soyons sur un point haut – et c’est souvent le cas à Causse-et-Diège – nous nous saisissons sous la forme de panoramas d’un ensemble d’une échelle bien supérieure à celle de la commune : il s’agit de l’Ouest du Massif central dans ses confins avec le Sud-Ouest aquitain.

Pour prolonger : sur le site de la commune de Causse-et-Diège https://www.causseetdiege.fr/uploads/sites/13/2021/07/circuit-de-randonnee-culturelle-causse-et-diege.pdf
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