« Tout carrefour, qui étymologiquement implique quatre voies, peut n’être qu’un vulgaire croisement. Il a valeur symbolique, et nulle ville n’omet de se proclamer « carrefour » dans sa région, sinon dans le Monde » (Roger Brunet, 1990, p. 102). On peut fortement douter de ce caractère vulgaire, tant le qualificatif va toujours mieux aux autres qu’à soi-même, à sa ville, sa campagne, sa vie et leurs carrefours. Mais à supposer qu’il y en eut de vulgaire, aucun n’est banal.
Outre qu’il est un lieu propice à la rencontre, tout carrefour découpe l’espace. Dans sa version épurée, le croisement de deux routes produit quatre quarts de plan : des quadrants.
Le plus souvent, on franchit le carrefour sans s’arrêter, on poursuit sa route et on ignore le découpage en quadrants qu’il initie (s’il y a bien quatre routes et quatre directions).
Mais on peut aussi choisir de garer son véhicule et de prendre à pied, s’il y en a, les ruelles qui de part et d’autre du croisement, se recoupent et relient les routes principales. On ne s’était jamais arrêté jusque-là. L’axe emprunté faisait vitrine pour la petite ville. Et voilà qu’on entre dans les quadrants pour en percevoir la substance. S’ils correspondant à des secteurs de l’horizon, ces quadrants n’en ont pas moins une morphologie. Un arrêt même rapide permet de « sentir » cela à défaut de l’étudier : c’est le jeu des quadrants.
Exercice à Château-du-Loir
Nous avons longtemps traversé cette petite ville sans nous arrêter en prenant son axe Nord-Ouest Sud-Est (Le Mans-Tours). Elle semble organisée par cette longue ligne droite qui relie visuellement l’entrée et la sortie de l’agglomération.

Nous nous arrêtons sur la place centrale. C’est là que commence le jeu.
Nous sommes partis de la terrasse de l’Imprévu Brasserie Castelorienne, seul effort consenti sur le quadrant Nord-Ouest, entre les directions du Mans et de la Flèche. Une heure en terrasse sous un tableau de menus écrits à la craie. Un service et une cuisine familiale très agréables. Surtout on est sur la place ; là où d’habitude, on passe. Entre la mairie, le kiosque sur le quadrant opposé et, de ce côté-ci, des parkings, des arbres, des restaurants et un reste de forteresse médiévale, sorte de « bunker » de moellons de calcaire masqué par la façade d’un de ces restaurants.
Le quadrant Sud-Ouest est celui que nous avons le plus exploré. On y trouve l’église Saint-Guingalois, des ruelles étroites héritées d’une organisation qui n’est pas celle du carrefour où nous nous sommes arrêtés. C’est là où se trouve la plus grande partie de la rue Léon Loiseau, ex-rue Marchande, ancienne rue principale héritée du Moyen-Âge. C’est aussi là que nous avons pris le temps d’emprunter ces ruelles et placettes où se mêlent les architectures et où s’ouvrent de courtes perspectives. Nous sommes sortis de ce quadrant par son « haut », dans le quartier de l’école Gabrielle Legras (institutrice résistante morte en déportation à Ravensbrück) qui est aussi le quartier de l’hôpital. Echappées vers les coteaux, leurs jardins et leurs anciens vergers (mirabelles, pommes, poires…).





Et nous sommes redescendus à pied le long de la route de Tours, avec ses anciennes demeures bourgeoises, basculant ainsi dans l’organisation qui nous est habituelle lorsque nous passons en voiture.


Edith Dardenne narre l’histoire de la réorganisation spatiale et sociale produite par la création en 1752 de la route royale n°7 reliant les deux chefs-lieux de généralité que sont Caen et Tours. C’est cette longue ligne droite (devenue RN 158, puis RD 258) qui coupe l’ancien bourg en ignorant son organisation par le grand chemin médiéval de Tours en Normandie. Le nouveau tracé a percé les murailles du château médiéval, là où se trouve aujourd’hui la place de l’Hôtel de Ville. Il a délaissé l’église désormais décalée vers l’Est. Les bourgeois du XIXème siècle ont fait de cet axe la vitrine de leur réussite tandis que la rue Marchande concentrait les commerçants et les artisans.

Nous passons à pied à ce croisement de l’axe médiéval et de la route moderne. Il n’y a plus guère de commerces et une partie des demeures bourgeoises a perdu de son lustre. Il faut la mémoire d’habitants âgés pour rappeler à tous, ce qu’a été la vie du centre marchand d’avant les zones commerciales périphériques.



A partir de ce croisement, nous entrons dans le quadrant Sud-Est (entre la route du Mans et celle qui mène à Flée puis aux coteaux de Jasnières et vers La Chartre-sur-Loir) : ruelles étroites, au pied d’anciens remparts, petits jardins et recoins.

Nous tentons une remontée du coteau : il n’y a pas ici l’« épaisseur » de l’autre quadrant Sud. Nous débouchons rapidement sur des collectifs et une jonction avec la zone d’activités de la Grange, laquelle jouxte à son tour la zone commerciale du Chêne Vert. On est alors, au moins en projection, au-delà du carrefour initial, lequel est désormais contourné par une rocade dont un des ronds-points se situe entre ces deux zones. Le carrefour n’en est plus un ; la petite ville est transformée en un giratoire autour duquel tournent les circulations interrégionales, nationales et internationales : la rocade est reliée à l’A28.


Retour sur la place avec la mairie, le kiosque à musique, le débouché de la route du Mans encadrée par le Grand Hôtel et l’immeuble occupé par la Banque Populaire, autrefois Grand Bazar et Nouvelles Galeries. Un concentré d’urbanisme du XIXème siècle. Lieu de prise de vues pour des cartes postales du début du XXème siècle. Il y a moins de monde à pied aujourd’hui. Mais on peut toujours commenter l’actualité de la localité, par exemple cette fermeture de classe programmée au lycée Racan, un peu plus loin le long de la rue du Mans.


Nous avons poussé un peu dans ce quadrant Nord Est : rues incurvées, maisons jointes. Empreinte du bourg médiéval. Là où aurait pu entrer la route royale, si un tracé plus respectueux des usages locaux avait été choisi. Il aurait été aussi moins théâtral. Mais c’est le quadrant par où, plus tard, arrive le tramway en provenance du Mans par la forêt de Bercé. Les Tramways de la Sarthe exploitaient un ensemble de lignes de chemin de fer secondaire appartenant au département. Le réseau ouvert en 1880 fonctionne jusqu’en 1947. Château-du-Loir est la dernière station sur la ligne qui dessert le Sud du département.


Une dernière photographie prise sur le pont de l’Yre que l’on ne voit pas en automobile, vient évoquer la présence plus abondante de l’eau lorsque le site de la future place était occupé par les fossés du château.

Nous retournons à la voiture. Nous repartons.
Le jeu des quadrants nous aura rappelé qu’un autre carrefour a précédé celui où nous nous sommes arrêtés et y imprime encore sa marque, au moins architecturalement. Lorsque nous repasserons, nous aurons la mémoire de ces rues et de ces places rendues invisibles par l’axe tracé en 1752. Nous aurons en tête ce nouvel exemple parmi bien d’autres que nos circulations s’inscrivent dans des géographies changeantes. La route romaine franchissait le Loir à Vaas, à l’aval de Château-du-Loir. La route royale n°7 ignorait les bourgs anciens et traçait droit dans ceux qu’elle traversait. L’autoroute A28 ignore les villes, petites et moyennes. Quand on en a le temps, il est bon de quitter ces autoroutes qui partagent avec les routes de l’Ancien régime cette propriété d’être à péage, pour revenir sur les carrefours dont elles sont dépourvues.


Pour poursuivre :
L’article d’Edith Dardenne : La route de Tours au Mans. Étude de Géographie Régionale, revue Norois, 1958 : https://www.persee.fr/doc/noroi_0029-182x_1958_num_18_1_7575
Un article très documenté de Lionel ROYER (Club d’histoire locale de Château-du-Loir, paru en 2003 : Le tortillard. Entre Le Mans et Château-du-Loir, une des lignes du chemin de fer d’intérêt local sarthois : https://www.foret-de-berce.fr/articles/pdf/tramplaquette.pdf
Un article de presse (Le petit courrier – l’Echo de la Vallée du Loir) consacré aux « commercees d’antan » https://actu.fr/economie/la-saga-des-commerces-dantan_10857250.html
La notice de Gabrielle Legras : https://www.museedelaresistanceenligne.org/personnedetail.php?id=45529
Un autre carrefour : celui des hauts de Planioles : https://jeanfrancoisthemines.blog/2023/08/14/carrefour-les-hauts-de-planioles/
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