Les géographies d’Histoire d’un fils de Marie-Hélène Lafon

Le roman de Marie-Hélène Lafon Histoire du fils (Prix Renaudot 2020) est une saga miniature. Quatre générations côté Cantal et trois générations côté Lot tiennent en 171 pages. Au croisement de ces deux lignées, les Lacharme de Chanterelle (Cantal) et les Léoty de Gramat (Lot), un homme : André. C’est le fils dont l’histoire est annoncée par le titre ; un des fils dont il est question dans le roman. Car Marie-Hélène Lafon s’attache à décrire diverses manières d’être fils. Le récit débute avec le petit Armand à Chanterelle le 25 avril 1908. De son père, on a le temps de savoir qu’il le craint (« Les odeurs sont un jeu et on ne peut pas jouer avec le père »). Le récit s’achève le 28 avril 2008 avec Antoine Léoty, le fils d’André, « en pèlerinage sur les traces de son père » dans le cimetière de ce même village de Chanterelle. André, c’est le fils de Paul Lacharme qui a fait sa vie sans vraisemblablement savoir qu’il avait eu cet enfant. Paul, c’est l’enfant terrible, le frère jumeau d’Armand, fils d’aubergiste devenu avocat à Paris. Avec le pèlerinage d’Antoine, au moment de la mort de son père à Figeac, le récit achève un cycle ouvert un siècle plus tôt.

Ces vies nombreuses croisent des moments d’histoire contemporaine que le récit tient à l’arrière-plan : deux guerres mondiales, la croissance d’après-guerre et l’attraction des capitales régionales, la mondialisation. Le plus important est sans doute dans la géographie des places que les lieux occupent dans ces vies égrenées sur quelques générations. Ce qui tient le texte – ou plutôt ce qui me rattrape au texte – ce sont ces lieux qui apparaissent plus ou moins fréquemment, le traitement qui leur est accordé et, partant, cette sorte de géographie imaginaire qui immanquablement renvoie le lecteur à la sienne propre.  

Deux principes organisent cette géographie qui emprunte à la topographie tout en étant d’abord celle, sans doute, des rapports que l’auteure entretient avec les lieux qu’elle évoque à travers la vie de ses personnages. Les deux principes sont classiques en géographie : l’étagement des paysages et la dimension concentrique des espaces de pratiques. Ici, ils sont combinés et passés au tamis des sentiments, des impressions et de la mémoire des personnages.

J’ai représenté ces deux principes en prenant pour base la forme simplifiée d’un volcan au sommet duquel on trouve les hautes terres cantaliennes et dont la base ne cesse de s’étendre au gré de mobilités étendues au fur et à mesure des générations. A chaque étage de paysage et chaque étape d’un rayonnement concentrique croissant, correspond une écriture différente. Résumons :

  • au sommet et au centre : les cantons des plus hautes terres cantaliennes le « Nord lointain du département, un pays pentu, bourru, caparaçonné de neiges interminables entre novembre et avril, et strié d’orages pendant les deux mois d’été éruptifs ». C’est un pays où tout est odeurs, bruits, contacts et où la vue porte loin ;
  • en contrebas : les pays de plaine, « les pays bas et moelleux », leurs petites villes tranquilles dont Figeac est posée en archétype, une vie d’habitudes, des rires, le soleil entre les feuilles de platane, les odeurs de glycine, les parfums de la mère par intermittence arrivant de Paris ;
  • plus loin : la grande ville, Toulouse, plus d’odeurs du tout, pas de bruissement, les contacts d’une vie sociale qui s’est construite au large du Figeac de l’enfance
  • et plus loin encore, les métropoles mondialisées ramenées à des noms égrenés pour dire une vie.

Ces lieux composent des géographies dont certaines ne recèlent nul mystère apparent, tant l’auteure nous informe des liens que les personnages entretiennent avec eux. Les géographies inachevées, celles dont nous ne savons finalement rien ou pas grand chose, m’ont paru plus intéressantes. C’est la troisième partie de la légende.

La géographie inachevée la plus évidente est celle de Gabrielle, la mère d’André. Mère célibataire, née à Gramat, infirmière scolaire à Aurillac, vivant seule à Paris, morte à Figeac. Il est souvent question d’elle, de ses choix, du regard que les autres portent sur elle, des traces qu’elle laisse de son passage ; mais on ne passe pas de l’autre côté du miroir qu’elle tend aux autres.

Les géographies les plus courtes sont celles des personnes dont l’existence est juste mentionnée. Parmi elles, ce frère de Gabrielle et Hélène, le seul survivant des trois frères aînés mobilisés en 1914. Les deux autres sont morts dans la Somme. « Une ferme perdue au-dessus de Gramat, sur les plateaux, trois vaches, de la caillasse des chèvres et des moutons ; le frère rescapé, qu’elles ne voyaient pas, y vivait encore en vieux garçon esseulé ». Cet homme sans prénom dont la guerre et l’exode rural ont fait la solitude telle que l’imaginent ses sœurs, je l’aurais bien vu comme centre d’un autre récit. Je l’ai simplement mentionné pour terminer cette légende.

Une rapide chasse aux images sur Internet et dans ma mémoire est venue compléter cette carte ; manière d’ancrer visuellement cette géographie imaginaire convoquée par Marie-Hélène Lafon.

Chanterelle, je n’y suis jamais allé. Les deux anciennes cartes postales glanées sur le site https://genchanterelle.blogspot.com/p/photos.html sont là pour coller aux images mentales engendrées par la lecture d’Histoire d’un fils.

Figeac, j’y habite. Ces images pour faire penser aux années de prospérité tranquille qui semblent habiter l’évocation de Figeac par Marie-Hélène Lafon. Figeac des nouvelles constructions et des loisirs comme ailleurs dans les villes.

Les hauteurs de Gramat : je parcours les Causses depuis longtemps. Imaginons l’homme sans prénom qui depuis la ferme qu’il a seulement quitté le temps de la Guerre se dirige vers le marché de Gramat. La capitale du causse du même nom a pu lui apparaître ainsi.

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