Aujourd’hui, le chantier est au bout du terrain. Il s’agit de voir où faire exactement passer le mur de pierres sèches qui le sépare des deux parcelles qui le jouxtent au fond.
Le terrain est une sorte d’amphithéâtre irrégulier constitué en trois niveaux étagés de calcaires que séparent de toutes petites falaises. Quelquefois, ces falaises ont été rehaussées de pierres disposées en murets, comme ailleurs sur le causse. Ce petit étagement se prolonge dans les deux parcelles en arrière du terrain. Plus loin, il ne forme plus qu’un seul talus, plus haut, que le chemin longe avant d’obliquer vers le point culminant du village.
Le chantier concerne les deux étages inférieurs de cet amphithéâtre : la fine parcelle du bas que nous appelons « la combe » et une « terrasse médiane » qui la domine d’environ trois mètres à cet endroit. De l’autre côté de la limite du fond, la combe se prolonge en un terrain en lanière particulièrement embroussaillé ; la terrasse médiane, en un terrain plus large, moins impénétrable car il a été entièrement aménagé par des blaireaux. Déblais et remblais alternent de part et d’autre d’entrées de galeries que relient leurs voies de circulation. L’une de ces voies débouche sur la terrasse médiane dont ils avaient proprement effacé le mur de clôture, à une époque. Je l’avais remonté ou plus exactement, monté, faute d’une réserve de pierres sèches, à l’emplacement du petit escarpement de terre qui marquait l’endroit.
Aujourd’hui, l’objectif est de monter un mur dans le sens de la pente, franchissant donc trois mètres de dénivelé, en partant de ressources plutôt médiocres. En haut, il y a le mur que j’avais dressé comme un barrage contre les blaireaux, mais il ne surplombe pas la terrasse médiane. Il faudrait le rehausser. En bas, ce qui reste du mur de clôture mesure trente centimètres de haut et consiste en pierrailles éclatées par leur exposition au soleil, à la pluie et au gel. Entre le haut et le bas, il ne reste aucune trace de clôture et il faut faire avec un décalage latéral de quelques dizaines de centimètres entre les deux murs du fond : celui du haut, remonté, et celui du bas, effondré. De sorte que je ne sais pas exactement où installer l’assise du mur.
C’est là que commence l’archéologie : fouiller dans le talus entre le haut et le bas pour chercher quelque indice d’emprise d’un mur ancien. C’est à cet endroit précis, d’un à deux mètres carrés, entre une petite portion de falaise dorée et deux blocs de calcaire marneux glissés le long du talus de terre, que je trouve en quelques minutes : deux outils, une sorte de houe et une espèce de binette à deux fers, l’un plus étroit que l’autre ; la structure d’un petit parapluie et un fragment décoré d’assiette (voir ci-dessous).


L’endroit a servi sinon de débarras, en tout cas de recoin où déposer des objets en attente. Les deux houes – ou la binette et la houe – n’ont pas de manche. Je n’en ai pas trouvé de trace : ont-ils pourri ? Les outils ont-ils été déposés avant que ne leur soient montés de nouveaux manches qui ne sont jamais venus ? Ces houes sont lourdes et conviennent bien par l’étroitesse et la courbure de leur fer aux terres dures et caillouteuses. Elles ont été forgées, c’est certain. Mais où ? Au village ici ou plus loin ? Certainement, ces outils portaient des noms locaux . Mais je les ignore. En occitan, la houe se dit trenca (occitan gascon) ou trancha (occitan limousin). Ici, nous sommes entre les deux régions. Quant à la binette à double fer…
Quand ces outils ont-ils commencé leur migration dans le sol ? C’est impossible à dire. Nous savons que ce terrain, en tout cas, sa terrasse médiane a été cultivée en vigne. Un de ses propriétaires précédents, un grand oncle, Jean Carbonel, l’appelait la vinha (prononcer lo bi-ño). Il reste quelques ceps qui ont traversé les quarante dernières années d’abandon, après que le grand-oncle ait cessé d’y cultiver quelques ares de jardin. Le terrain était envahi de pruneliers et de ronces quand nous l’avons débroussaillé. J’ai redressé et tenté de marcotter les pieds de vigne rescapés. Il reste aussi quelques longs ceps, presque des lianes, partant du muret qui sépare la combe de cette terrasse. Ils feront quelques grappes cette année encore, en dépit des canicules. Sans doute ces plants datent-ils d’après la crise du phylloxéra qui touche les vignes du Lot à partir de 1877. La parcelle borde un ensemble de terrains dont le nom le Vignobre est sans équivoque. Ils sont sans aucun doute les vestiges de quelques parcelles replantées mais qui n’auront guère duré.
Je peux me raconter que ces outils ont vu cette petite parcelle de vigne entretenue, y ont tracé des sillons pour quelque culture complémentaire entre les plants. A cette époque, tout arpent de terre est précieux. Les quatre parcelles terrassées de notre terrain témoignent de la nécessité de valoriser le moindre mètre carré de sol exploitable. Le secteur le plus difficile est la terrasse haute, là où a été établie la caselle qui domine l’ensemble. La dalle calcaire ne cède de place à une mince couche de terre rouge, que le long d’une petite faille transversale qui guide les eaux de pluie. La terrasse médiane, au sol orangé, bénéficie d’infiltrations, presque d’humectations d’une eau qui passe entre de fines couches de calcaires marneux et le calcaire imperméable. C’est là où se trouvent les ceps de vigne ainsi qu’un pommier centenaire et ramassé sur lui-même. La combe est plus argileuse et plus ombragée. Peut-être était-elle totalement cultivée autrefois. Grâce à notre débroussaillage, elle est couverte d’une pelouse qu’apprécieraient des moutons que nous n’avons pas. De là, on lit dans le sol de la terrasse médiane comme dans un mille-feuilles : le mur redressé, le comblement du haut du mur alimenté par l’épierrage de la parcelle de vigne, la couche de terre argileuse, les pieds de vigne et en arrière-plan, les chênes pubescents.
Il est difficile de distinguer l’archéologie, du travail contemporain du milieu. A partir de restes de murs parvenus à divers états de déstructuration, je remonte des murets, pour quelque temps au moins. Aux ceps revenus de l’embroussaillement, j’essaie de donner une allure un peu disciplinée : ils sont dégagés des pruneliers et des épines, redressés, guidés. Même les houes ! J’en avais déjà trouvé deux exemplaires semblables à la maison, dans le bourg. A la douille d’emmanchement de l’une d’elle, j’avais agencé un manche de hêtre moderne qui ne convient pas. La section du manche est circulaire alors que la douille est forgée pour laisser passer un manche de section plutôt rectangulaire. Néanmoins, cela m’a permis, sur ce terrain, d’exploiter la force de percussion de ces outils lourds et tranchants. Une sorte d’archéologie expérimentale par la posture et le geste, bien que je n’y sois pas exactement. La section circulaire du manche produit un peu de jeu au moment de trancher le sol et sa longueur même est un peu trop importante. Je ne suis pas aussi efficace, loin de là, que celui, celle ou ceux qui ont actionné cette houe. Mais avec elle, j’ai égratigné la terre et fait pousser des pommes de terre ainsi que des fèves, bien vivantes elles, en tout cas jusqu’à la fin de la deuxième canicule. Il n’était alors plus tout à fait question d’archéologie, mais plutôt du façonnage, dans une toute petite mesure, d’un paysage vivant.
Elle est curieuse cette traversée des temps qui en un instant fait se rejoindre en quelques centimètres de terre asséchée, l’outil actionné par le bras qui creuse le talus et l’ancien outil qui git là depuis cent ans ou presque. Tout paysage peut-il s’expérimenter comme une traversée instantanée des temps ? Je trouve en tout cas qu’il est plus facile de l’éprouver outil à la main. Mais dans cette situation, ce n’est sans doute pas tant d’un paysage qu’il s’agit, que d’un milieu – en y incluant pleinement le travail humain.


Ci-dessus : à gauche, le chantier ; à droite : la terrasse moyenne vue en tranches et l’un des pieds de vigne restants


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