Jeu du parcours (de la boucle) en contrepoint : Gramat subliminal

Une définition tout d’abord  : par analogie avec le contrepoint en musique, dans une œuvre littéraire, le contrepoint est un « Second thème qui se développe parallèlement au premier : Considérer ces pages annotées (…) c’est entendre, le long des vers, se murmurer le monologue dissolu qui répond à une lecture, la traverse, la soutient d’un contrepoint plus ou moins étroit, l’accompagne continuement du discours d’une voix seconde, qui parfois éclate. (Valéry, Variété III, 1936, p. 72) » (Dictionnaire du CNRTL).

En promenade, le contrepoint, c’est un parcours second, inédit, qui procède par écho à un parcours premier qu’il recoupe et donne accès – et ce de manière plus ou moins consciente –à un espace antérieur, vivant bien que ténu, émettant un signal faible, mais permanent et diffus.

Réaliser une boucle en contrepoint suppose qu’entre le départ et l’arrivée situés en un même point, le parcours évite les espaces déjà connus : il slalome entre eux, les recoupe brièvement (traverser une route ou une place) ou leur est tangent pendant quelques mètres tout au plus (le temps de prendre un chemin nouveau, d’entrer dans un nouveau quartier).

Choisir pour cela un lieu déjà connu, où l’on s’est déjà promené à plusieurs occasions ou simplement rendu pour diverses raisons. De cette expérience, résulte une bonne connaissance de quelques lieux, places, chemins ou pans de quartiers, de quelques vues, focales, perspectives ou panoramas. Le jeu consistera à opter pour un lieu de départ et d’arrivée qui ne l’a jamais été auparavant, et, sans plan, ni préméditation aucune, réaliser une boucle en évitant autant que faire ce peut, les lieux et les vues déjà connus. Cela suppose une réactivité plus ou moins réfléchie (une fois arrivé à une patte d’oie, prendre un chemin plutôt qu’un autre) et de l’anticipation (savoir qu’on va devoir traverser une route que l’on connaît pour accéder à une portion d’espace que l’on ne connaît pas) pour imaginer comment la boucle va pouvoir se former… et se fermer.

Cette focalisation sur la réalisation contrainte de la boucle autorise l’accès subliminal à un espace autre, insu mais qui continue d’exister sous les formes habituellement ou plus nouvellement perçues. Des photographies prises pendant le parcours figent – à défaut de fixer – le souvenir pour soi, de cette forme sous les formes. Surtout si, ensuite, comme ici, je prends le temps d’écrire quelques mots de cette expérience.

Lieu d’expérimentation de ce jeu géographique : Gramat. Petite ville du centre-Lot, 3500 habitants agglomérés dans un espace rural de faible densité.

Un des lieux que je connais de Gramat (place de la Halle), à éviter dans la boucle en contrepoint

J’en connais la place de la République sorte de nœud central où convergent les circulations automobiles et d’où les conducteurs et conductrices devenus piétons s’acheminent jusqu’à la place des Halles pour quelques magasins et cafés. J’en connais bien les entrées ou sorties nord-ouest (vers Montvalent, Martel, puis Brive) et sud-est (vers Thémines, Figeac, puis Rodez), les anciennes sorties quand la rocade n’existait pas, et aussi les nouvelles sorties, avec leurs ronds-points et leurs établissements commerciaux donnant sur le causse environnant. J’en connais enfin, de façon complémentaire deux rues autrefois commerçantes de part et d’autre de la place des Halles, la rue de l’Horloge, enfin le parc de la mairie. Je place en dehors de Gramat ce « Grand couvent » qui se trouve séparé de l’agglomération principale par l’Alzou et les prairies qui occupent le fond de sa vallée.

Vue depuis le point de départ de la boucle, vers le Grand Couvent. En contrebas, l’avenue Mazet en direction de la gare (photographies : Jean-François Thémines, 26 août 2026)

Le point de départ et d’arrivée de la boucle est un endroit où je n’ai jamais stationné comme automobiliste et où je ne suis jamais passé comme piéton, rue de Coste Caude. De là, on voit le « Grand Couvent ».

Mais je lui tourne le dos pour emprunter la rue de la Poste. La boucle m’amènera ainsi en une cinquantaine de minutes à passer par la place François Mitterrand, la rue de la Colombe, puis traversant la route de Martel (avenue Louis Conte), à entrer dans le quartier de la Balmelle pour en ressortir place de la République et entrer puis sortir du quartier Saint-Pierre avant de rejoindre Coste Caude en longeant l’ancienne entrée sud-ouest de Gramat (avenue Louis Mazet).

Alors, quel espace subliminal a envoyé son signal de fond dans cette boucle ?

Eh bien, l’espace d’un Gramat médiéval, caché ici, contrairement à ce que Figeac ou Martel conserve de leurs Moyen-Âge respectifs.

La place François Mitterrand est cette forme circulaire conservée, comme laissée de côté par les tracés modernes des routes qui y passaient autrefois, d’un côté la route de Figeac et de l’autre la route de Martel, ainsi que l’indique Jean Lartigaut, lu après cette boucle, dans Aspects de Gramat au Moyen-Âge (Bulletin de la Société des Etudes du Lot). Au XIVe siècle, la route du Nord qui était aussi celle de Paris quittait le centre de Gramat par la rue de Colombe et le quartier du même nom que j’ai découvert grâce à cette boucle. La route vers le Sud-Est (route de Figeac), une fois passée la place du Four, empruntait la rue de l’Horloge débouchant sur la place des Halles (place del Mercadial) puis la rue Saint-Pierre. La place François Mitterrand correspond à l’emplacement de l’ancien château des barons de Gramat et des logis des chevaliers qui leur étaient proches. On est là sur le point haut du versant de causse qui constitue le site originel de Gramat, au-dessus de la vallée de l’Alzou. La place du Four lie ce premier ensemble aux quartiers distribués à partir de la rue de l’Horloge vers le Sud-Ouest (quartier Saint-Pierre) et vers le Sud le long de la rue Joviale. Ces routes ont été remplacées à l’époque moderne par des avenues tracées droit, qui ont contourné les deux « noyaux » médiévaux. C’est pour cette raison que je n’avais pas perçus ces deux « noyaux » comme tels, ni même perçus du tout.

Ces formes médiévales sont restées. En dépit des sévères destructions de la Guerre de Cent Ans, elles ont continué de guider le plan de quartiers excentrés du fait du déplacement des axes de circulation. Autour de la place François Mitterrand, ancien castrum, des gens habitent. Les voitures y sont en quelque sorte entassées dans un espace circulaire peu commode pour leur parcage. De ce fait, on n’a guère de vue d’ensemble et il n’y a aucun monument particulier, pas un reste de muraille originelle, pour focaliser l’attention. De ce fait, à pied, zigzaguant entre les voitures, multipliant les vues frontales avec des maisons jointant en arcs de cercle, on « sent » cette forme originelle.

L’ancien castrum de Gramat perceptible par la forme circulaire d’une place qui ne se donne guère à voir et photographier. Point haut du site médiéval

Par contraste avec cette densité inaperçue jusqu’alors, la boucle a multiplié les échappées vers le rural proche. Très vite en effet la petite agglomération s’effiloche en faubourgs (des barris) et hameaux le long des chemins ou de part et d’autre d’une place (place de la Balmette). Par récurrence, ces perspectives ont fini par produire une « image virtuelle » de ce morceau de plateau sur le rebord duquel est posée la petite ville. Parmi les perspectives nouvelles pour moi, celles orientées vers l’Est, vers le Limargue depuis les entours de la place de la Balmette, vers l’Ouest depuis le début de la rue de Regardet ou encore vers le Sud-Ouest depuis le barri Saint-Pierre, une découverte pour moi. Elles ont aussi donné le sentiment d’une dilution rapide de l’urbain dans ses campagnes proches. L’historien nous laisse penser qu’il en est déjà ainsi avant la Guerre de Cent Ans. Si les barons de Gramat et leurs alliés se sont protégés dans un castrum, il ne semble pas qu’il y ait eu d’enceinte fortifiée autour du reste de la ville – et donc des portes, mais plutôt quelques portails que l’on pose entre deux maisons de part et d’autre d’un chemin.

Echappées vers l’Est et le l’Ouest, en haut et en bas à gauche ; vers le Sud-Ouest (bordure de la rue Saint-Pierre) à droite. Sentir le site à partir de bords inaperçus

les anciennes sorties du Gramat médiéval. A gauche : sortie Nord-Ouest, la rue de la Colombe, ici recoupée à son extrémité par l’avenue Louis Conte. Par cette sortie, passaient les Roumieux en route vers Rocamadour. A droite : sortie Sud-Est, la rue Saint-Pierre en montant vers la place des Halles et en descendant vers le Barri Saint-Pierre. Les Roumieux venant du Rouergue entraient par là dans Gramat.

En sus de ce signal de fond, la boucle a enregistré des échos de l’époque moderne sur le site du Gramat médiéval : inégalités sociales figées dans les bâtiments post-Guerre de Cent Ans des rue Saint-Roch et de la Colombe ; des traces signalétiques enfin d’une adaptation de la ville à la « civilisation » automobile des années 1950 à 1980 : comment garer sa voiture dans les rares restes d’un plan de ville médiéval ? Comment s’acheminer sûrement jusqu’aux premiers distributeurs automatiques de billets de banque apparus dans les années 1980 ?

habitat populaire rue de la Colombe
habitat bourgeois rue Saint-Roch (en face, au bout de la rue)
signalétique de l’ère automobile (1)
Signalétique de l’ère automobile (2)

Voilà comment, bouclant cette boucle inédite dans Gramat, j’ai perçu plus distinctement un espace qui n’a guère cessé pendant cinquante minutes de m’envoyer des signaux discrets. La lecture de la note de Jean Lartigaut (Aspects de Gramat au Moyen-Âge) m’a bien aidé à me former une image un peu synthétique à partir de ces signaux.

Références

Jean Lartigaut, 1980, Aspects de Gramat au Moyen Âge, Bulletin de la Société des Etudes du Lot, n°3, p. 198-240. Accessible depuis : https://societedesetudesdulot.org/publications/bulletins/

Cadastre napoléonien de Gramat : https://france-cadastre.fr/cadastre-ancien/46/gramat/

extrait du cadastre napoléonien de Gramat. Les avenues ne sont pas encore tracées et l’on perçoit encore bien, sept siècles après leur mise en forme, les deux « noyaux » du Gramat médiéval : l’ancien castrum au Nord-Ouest (actuelle place Mitterrand) et le bourg commerçant organisé autour de la rue Saint-Pierre vers le Sud-Est.

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