Les voix de Peyrusse-le-Roc

Les paysages – ou l’espace – nous parlent de diverses manières : par la signalétique qui les organise et nous permettent de nous y repérer, par les signes intentionnellement adressés à des personnes qui nous ont précédé et par les traces multiples du travail humain qui a façonné ces paysages et continue de les façonner.

A Peyrusse-le-Roc, on entend diverses voix nous parler, à la faveur de la promenade aménagée depuis le bourg jusqu’au fond de la vallée de l’Audierne, courte rivière affluent de la Diège.

Pour un visiteur, le bourg actuel de Peyrusse-le-Roc se découvre à partir d’un carrefour situé sur la route de Naussac à Monbazens, au moment d’arriver sur le plateau au sortir de la vallée de la Diège. Depuis ce croisement, comme en haut d’un col, on devine en contrebas la portion de Limargue qu’emprunte la Diège.

Le carrefour en rebord de plateau. Au fond, le bas pays (La Diège, le Limargue, vers Capdenac et Figac) (photographies : Jean-François Thémines, 30 octobre 2025)

Puis on accède à la Place des Treize Vents, centre historique du village, dominé par le clocher de l’église installée dans la seconde moitié du XVIIe siècle, sur les restes ruinés d’un Château dit « du Roi » (Castel del Rey) vraisemblablement édifié dans le troisième quart du XIIIe sicèle. Ici, on entend Peyrusse-le-Roc s’adresser aux promeneurs, randonneurs, pélerins (chemin de Saint-Jacques) et touristes. Il y a bien sûr le panneau des promenades à faire, mais aussi les images du village dans le village.

Adresse aux promeneurs

Sur la façade de l’ancienne auberge Savignac, une représentation des tours du Roc del Thaluc, en contrebas, annonce la suite de la promenade. L’ancienne auberge comporte également une auto-représentation en mosaïque, célébrant l’institution gastronomique régionale qu’elle fut longtemps. « Depuis quatre générations, Decazevillois, Villefranchois, Figeacois, locaux et touristes ne s’y trompent pas. Depuis 1889 que la famille Bramaric a ouvert cette affaire familiale, ils fréquentent assidument cet établissement ô combien attachant. Et davantage encore depuis trente et un ans que Georgette Savignac officie aux fourneaux », écrivait en 2016 le correspondant de la Dépêche.

Le Roc del Thaluc et ses tours représentés sur l’ancienne auberge et l’auberge représentée sur sa façade-même. Derrière, le clocher de l’église actuelle construit à partir de la tour restante du Château du Roi

On entend aussi bruisser dans l’église le Rouergue paysan du XXeme siècle, théâtre des scènes religieuses peintes par Hervé Vernhes, artiste originaire des environs de Peyrusse et installé à Massy.

Peyrusse-le-Roc, sa campagne et son église et la Vierge à l’Enfant de Hervé Vernhes, dans l’église de Peyrusse-le-Roc

En contrebas du bourg, sur les premières pentes, à proximité de la Barbacane et de l’ancien marché, restes de la cité médiévale, on longe ce qui reste de jardins abandonnés et, à l’inverse, des éléments architecturaux et des parcelles en reprise. Ici, l’Association Bastidou, membre de l’Union Rempart, s’adresse aux passants et à d’éventuels candidats bénévoles pour un chantier de restauration. Dans les parcelles réaménagées, une belle collection de brouettes avec écriteaux de présentations dit l’ingéniosité et les capacités d’auto-subsistance des sociétés paysannes.

à gauche : jardin abandonné sans portail ; à droite : chantier de restauration en cours

à gauche : brouette pour maçonner ; à droite : brouette de vigne

Nettement plus bas maintenant, les restes du premier château établi au début du XIIIe siècle sur le Roc del Thaluc dominent la vallée de l’Audierne. On peut accéder aux deux tours étroites, sur l’aiguille de granite, par un passage à prendre à ses risques et périls.

« la » vue sur les restes du château initial du castrum de Peyrusse-le-Roc (le Roc del Thaluc)
Le passage vers les tours. Comment faisaient les hommes d’armes au XIIIe siècle ?

Cet après-midi d’octobre, le vent que l’on ne percevait guère, plus haut, sur la Place des Treize vents, est nettement perceptible. Nous passons donc notre chemin et descendons encore d’un degré, dans l’ancien castrum. De nombreux restes architecturaux sont dûment répertoriés le long du chemin.

à gauche : l’Hôpital (le bâtiment dont le mortier contient des scories plombifères) ; à droite : au pied des tours, l’ancienne église paroissiale abandonnée en 1680 au profit de celle du village haut

Il semble bien, selon l’état de la recherche actuelle, que ce castrum a été le centre d’un espace minier (plomb, argent) dont la production était plutôt dispersée, avec cependant quelques gisements exploités en surface à proximité immédiate. Un ou plusieurs moulins installés dans la partie basse du castrum, sur les rives de l’Audierne, permettaient de broyer le minerai. Des activités métallurgiques de transformation du minerai sont attestées par la présence de scories plombifères dans le mortier des murs de l’hôpital des Anglais (l’une des bâtisses restantes du castrum). La concentration de minéralisations exploitées à Peyrusse dans l’Antiquité, puis du XIIe au XIVe siècle, avec une courte reprise au XVe, est due aux failles transverses entre la « faille de Villefranche », cet accident géologique qui sépare le Limargue du Ségala de Montbazens et produit ce « talus » en haut duquel se situe Peyrusse, et une faille parallèle située plus à l’Est. L’exploitation de plomb et d’argent, opportune pour les co-seigneurs locaux qui se partagent les dîmes à percevoir avec l’abbaye de Figeac, a permis le développement d’une petite cité siège d’une baylie créée par Raymond VII comte de Toulouse.

depuis l’autre côté de la vallée, toujours les tours de l’ancien castrum ; le village actuel n’est pas visible. Entre cet emplacement-ci et les tours, s’imaginer l’ancienne cité effacée sous les taillis

C’est la vie de cette cité active jusqu’au XIVe siècle qu’il faut s’imaginer ici. La production semble s’être épuisée dans la seconde moitié du XVe pour des raisons mal connues, géologiques, techniques et peut-être aussi financières. Le site du castrum de la vallée est ensuite délaissé jusqu’à un abandon que signe le transfert de l’église paroissiale en 1680 au centre du bourg actuel qui comptait cependant déjà quelques maisons au XIIIe siècle. Aujourd’hui, des promeneurs de fin de week-end et de vacances parcourent les lieux, carte ou téléphone à la main.

Encore plus bas, au fond de la vallée, le ruisseau de l’Audierne que l’on entendait bruire depuis l’ancien castrum, se fait bruyant.

l’Audierne depuis le pont du Faubourg (on quitte alors l’ancien Peyrusse)

Le chemin serpente du pont de l’Hôpital à celui de Parayre, traces d’une ancienne voie importante pour rejoindre le plateau. Dans ces parages, il faut imaginer un ou des moulins dont les sites n’ont pas été retrouvés ainsi qu’un faubourg actif de Peyrusse. C’est un peu comme si la voix de l’Audierne couvrait celle des habitants, travailleurs des mines et des ateliers de métallurgie, paysans aussi, qui se sont succédés pendant quelques siècles.

le Pont roman du Parayre (XI-XIIe siècle)

Retour au présent. Le changement d’heure (passage à l’heure d’hiver) date de la veille. Le soir tombe tôt. Le ciel est couvert. Nous remontons sans tarder. Repasser au pied du Roc de Thaluc, longer à nouveau les jardins, rejoindre la Place des Treize Vents et quitter le village en même temps que les derniers promeneurs. Le silence gagne la campagne ; nous rentrons sur Figeac.

Et pour continuer à entendre les voix de Peyrusse-le-Roc

Hervé Vernhes, surTélessonne en 1990 : https://www.youtube.com/watch?v=JTeNtPcd8To

Sur l’activité minière à Peyrusse-le-Roc : Nicolas Minvielle Larousse, 2023, L’âge de l’argent. Aix-en-Provence : Presses universitaires de Provence. https://doi.org/10.4000/14ual

Sur la différenciation et l’évolution des paysages en Aveyron : https://paysageaveyron.fr/

pour se représenter le site de Peyrusse et l’accident géologique qui rend possible la présence de minéralisations exploitables dans l’ancienne cité (Atlas des paysages d’Aveyron)

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