La pierre, le végétal et l’eau : promenade au canyon de l’Alzou

Cette fois-ci, c’est vraiment comme dans le cahier de classes-promenades. Il s’agit de choisir un paysage, s’y rendre et y cheminer, observer, noter et finalement rendre compte de nos observations. Le paysage choisi, c’est la vallée de l’Alzou, entre le Causse de Roumégouse et Rocamadour (aller-retour) ; le guide pour organiser l’observation et son écriture, le triptyque : la pierre, le végétal et l’eau.

La pierre donne la structure du paysage.

Les murets que les paysans ont bâtis pour clôturer leurs terres aux XVIIIe et XIXe siècles forment le maillage du causse.

le causse, ses murs (premier plan), ses combes (second plan, à gauche) (photographies : Jean-François Thémines, 6 avril 2026)

Nous faisons cap sur le pech de Bouriane avant d’obliquer vers L’Hospitalet.

En surplomb du canyon, alors qu’apparaît Rocamadour, certaines longueurs de murs conservent leur hauteur, presque leur verticalité d’origine.

le mur de pierres presque encore vertical, au fond : Rocamadour

Le calcaire y est d’une blancheur lunaire, il n’a pas donné prise aux mousses. Le plus souvent, en l’absence d’entretien, les murs se sont tassés sur eux-mêmes et ont été transformés en pierrailles. On pourrait faire une typologie de ces tassements qui sont autant de signes d’abandon d’une véritable architecture paysagère.

à gauche : un mur presque en état originel ; à droite : un mur pratiquement détruit

Dans le fond de la vallée, pour sa portion occupée par des prés, le chemin est aussi bordé par un mur dont la pierre n’est plus guère visible tant les mousses et les épineux les ont recouverts.

le chemin au fond de la vallée en léger surplomb de la rivière

La pierre, ce sont aussi ces chemins : tracés en fond de vallée un peu au-dessus du niveau de la rivière, construits à flanc de versant pour permettre aux meuniers ainsi qu’à leurs mulets de descendre les grains à moudre vers les moulins de l’Alzou et de remonter les sacs de farine en direction des villages alentour.

le chemin de sortie du canyon en remontant du moulin de Tournefeuille

La pierre prend encore la forme de ces falaises découpées dans l’épaisseur du calcaire, une centaine de mètres au-dessus de la rivière ou formant de petites corniches prolongées par de longues pentes faites de brisures de calcaire (des grèzes).

corniches surplombant des grèzes

La pierre, enfin, est le matériau des constructions humaines qui jalonnent la vallée : les moulins et leurs meules, les canaux de dérivation, quelques habitats, les ponts sur l’Alzou.

L’eau est plus rare et c’est pourtant elle qui a pour partie forgé les reliefs actuels tout comme elle a organisé l’économie locale récente.

Sur le causse, un de ces points d’eau (lacs, mares, etc.) nécessaires à l’élevage devenu élément de décor d’une résidence secondaire.

réserve d’eau près de l’Hospitalet

Dans le fond du canyon, l’eau claire de l’Alzou coule encore en ce mois d’avril.

l’Alzou le 6 avril 2026 en aval du moulin de Sirogne

Plus loin, la même eau canalisée pour les moulins, enjambée par les ponts qui les reliaient aux villages, utilisée à des fins domestiques (lavage des vêtements par exemple).

habitat ruiné avec four ; meule de moulin ; pierre inclinée d’un ancien lavoir (au fond, derrière l’arbre) ; pont sur l’Alzou

Pour le reste, il faut s’imaginer.

Il y a cent cinquante millions d’années commence la sédimentation marine à l’origine des calcaires sur lesquels nous marchons, puis c’est leur émersion en phase précoce de la tectonique alpine. L’érosion attaque la plateforme sédimentaire avant le retour de la mer. Ce substrat émerge à nouveau vers 50 et quelques millions d’années avec un soulèvement de la partie nord-est du Bassin aquitain. Nouvelle phase d’érosion et de karstification (creusement de cavités, de conduits et de gouffres). Puis c’est au tour de la formation des Pyrénées de provoquer le recouvrement de ces plateaux par d’épaisses couches de sédiments. Le réseau hydrographique change d’organisation. Jusqu’alors orienté vers des bassins endoréiques locaux (qui ne rejoignent pas la mer), le bassin de Martel par exemple, il prend une direction générale Nord-Sud, des futurs causses de Martel et Gramat vers le « golfe de Cieurac », dans le futur causse de Limogne. Le réseau actuel, orienté Est-Ouest, est préfiguré vers moins 20 millions d’années. Puis la reprise du soulèvement du Massif central permet aux rivières qui y prennent leur source, de dégager et d’inciser les causses de Martel et de Gramat. Une nouvelle phase de karstification commence et ces cours d’eau sont absorbés dans les cavités quand ils ne sont pas suffisamment importants, ce qui est le cas de l’Ouysse. Prenant sa source près d’Espeyroux, dans le Ségala, elle devient souterraine à Thémines, mais elle ne l’a pas toujours été. Son cours a longtemps suivi une vallée qui la conduisait par Issendolus jusqu’à Gramat où elle continuait là où coule l’Alzou.

Schéma du bassin-versant de l’Ouysse actuel. Ce schéma ne représente pas l’ancien tracé subaérien de l’Ouysse entre Thémines, Issendolus et Gramat (tracé cartographié dans Bruxelles et al., 2006).

De fait, l’Alzou, trop petite pour produire ce canyon dans lequel nous nous promenons, emprunte l’ancienne vallée de l’Ouysse qu’une importante karstification a « enterrée » jusqu’à sa résurgence à Cabouy, en aval de Rocamadour. Les pertes qui affectent le cours de l’Alzou rejoignent d’ailleurs son cours souterrain. Le « terminus » actuel d’exploration de ses résurgences se situe à cinq mètres en-dessous du niveau de la mer. S’imaginer donc sous nos pieds, le long de la rivière, une épaisseur de bancs calcaires environ trois fois supérieure à l’encaissement du canyon.

Le végétal enfin tend à couvrir de plus en plus de surfaces.

Les pelouses sèches du causse laissent place aux broussailles et aux taillis. Les deux photographies aériennes séparées d’un demi-siècle montrent la progression des bois, en particulier au sud de l’Alzou, le nord (le causse de Mayrinhac) étant davantage cultivé. Cela se voit aussi en comparant cette photographie de Rocamadour prise en promenade et celle figurant dans La France ignorée d’Edouard-Alfred Martel, parue en 1930.

Photographies aériennes de 1960 et de 2025

Les bois ont progressé à la surface du plateau à l’arrière-plan et à l’est de Rocamadour

Le causse de Gramat est un causse vert. Il en va de même près de la rivière : les édifices hydrauliques et les moulins s’effacent sous la mousse, les fougères, les frênes et les noisetiers.

à gauche : quand les versants sont entièrement boisés ; à droite : le canal de dérivation du moulin de Sirogne dans les sous-bois

Dans le cahier de classes promenades, le maître ou la maîtresse d’école propose aux élèves un « essai de croquis panoramique » (AVERTISSEMENT. Cet exercice est difficile. Il peut être toutefois conduit heureusement avec une bonne section de scolarité prolongée [classe de fin d’études primaires] »…

Extrait du cahier de classes-promenades « En face des choses », de H. Gossot et F. Brunot, Librairie Istra (Paris, Strasbourg, non daté)

Il y avait dans la géographie classique, scolaire et universitaire, cette tentation de l’image exemplaire. On la trouve dans Découvrir la France, cette encyclopédie géographique populaire dirigée par Roger Brunet, où figure, dans le fascicule consacré au Quercy (1974), une belle photographie double-page de la vallée de l’Alzou.

Source : Serge Lerat, 1974, « Limousin, Périgord, Quercy, Rouergue », Découvrir la France, Larousse

Je n’essaierai pas le croquis panoramique.

L’intérêt de la promenade est de sentir les contrastes de milieux (causse/versant/fond de vallée ; versant exposé au Sud/versant exposé au Nord, etc.), de capter des variations d’ambiances et d’exercer son imagination (des ichtyosaures patrouillant en ces eaux où sédimentaient les bancs calcaires de la corniche ; les mulets revenant seuls au moulin après la montée des charges de farine ; dans combien d’années fera t’il 45 degrés l’été aussi dans le fond du canyon (5, 10 ou 20 ans) et combien de jours par an coulera alors l’Alzou ? etc.)

Un portfolio d’images convient mieux. C’est la forme que prend cette promenade racontée.

Pour prolonger la promenade

Les travaux de géologues spécialistes des karsts des Causses du Quercy

Philippe Renault et al., 1992, « Problèmes des Causses du Quercy ». Karsts et évolutions climatiques, édité par Jean-Noël Salomon et Richard Maire, Presses Universitaires de Bordeaux, https://doi.org/10.4000/books.pub.11048

Laurent Bruxelles et al., 2006, Histoire des paysages et Préhistoire : l’apport de la connaissance géomorphologique du Quercy pour la compréhension de l’environnement paléolithique. https://www.researchgate.net/publication/260293892_Histoire_des_paysages_et_Prehistoire_l’apport_de_la_connaissance_geomorphologique_du_Quercy_pour_la_comprehension_de_l’environnement_paleolithique

Un atlas des paysages du Nord du Lot, CAUE du Lot (octobre, 2010) https://www.les-caue-occitanie.fr/publication/paysages-du-nord-du-lot

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